Un livre choc sur l’immigration en Europe

Un éditeur new-yorkais vient de publier un livre consacré à l’Europe et à l’immigration*. L’auteur, Christopher Caldwell, écrit dans le Weekly Standard, le Financial Times et le New-York Times Magazine. Il n’a pas craint d’ouvrir un dossier que trop d’Européens veulent tenir clos, par pure pleutrerie.
Caldwell détruit de nombreux clichés et stéréotypes avec une décontraction notable, combinée à une grande finesse d’analyse. On en jugera par cet extrait :

« L’immigration fait partie d’un ensemble de tendances sociales : libertés économiques, prospérité accrue, travail féminin en hausse, diversité des revenus, chute de la natalité qui caractérisent tous les pays occidentaux depuis deux générations. Il n’y a pas d’exception à ce phénomène, et donc la distinction faite par Nicolas Sarkozy entre immigration « choisie » et immigration « subie » paraît inexacte. Si l’immigration résultait d’un « choix », certains pays l’auraient refusée. Or, dans les cinquante dernières années, nul pays occidental libre ne l’a fait. » (p. 269) » Parmi toutes ses conséquences, l’immigration lance un grave défi car elle ne consiste pas seulement à importer des facteurs de production, mais aussi des facteurs de transformation sociale. » »Les Européens craignent désormais que leurs pays respectifs n’échappent à leur contrôle politique. » (p. 270)
« Peut-on conserver la même Europe avec des gens différents ? » interroge Caldwell, qui répond :« Non. »Deux traits nouveaux distinguent l’immigration actuelle: elle est massive et largement musulmane. La question se dédouble : l’Europe peut-elle encore assimiler ses immigrés ? Pourquoi l’Islam pose-t-il des problèmes spécifiques ?
A la première question, les politiciens européens ont constamment répondu par l’affirmative.
A ceux qui contestaient leur optimisme, ils reprochèrent leur frilosité. Ceux qui insistèrent, ils les vouèrent aux gémonies. On se souvient du Fig-Mag paru, il y a 25 ans avec le buste de Marianne voilée et, à l’intérieur un article prémonitoire de Jean Raspail. L’écrivain essuya alors les malédictions d’une ministre socialiste, largement reprises par les media de l’époque. Ce tintamarre contre un journal isolé était peu ordinaire. Or le souci qu’exprimait ce magazine est celui aujourd’hui de millions d’Européens.
Depuis, on a affirmé sur tous les tons que « l’immigration est une chance » pour l’Europe. On a souligné que toutes les cultures sont « égales », que « la tolérance » et « le droit à la différence » sont des règles absolues. Simultanément, s’empilaient de discutables lois stigmatisant les discriminations.
Pourtant, les craintes n’ont jamais été aussi vives quant au bien-fondé des politiques suivies en matière d’immigration. Trois dirigeants européens de premier plan ne viennent-ils pas de déclarer en Allemagne, en Angleterre, en France que le multiculturalisme est un échec ? S’interroger est donc légitime.
Caldwell le fait tranquillement, sans s’embarrasser des oukases de la bien-pensance. Quand les tenants de l’immigration soulignent qu’elle a revitalisé nombre d’industries européennes, il objecte qu’elle a prolongé des secteurs condamnés et freiné de nécessaires gains de productivité. La gauche européenne, elle, a vu dans l’immigration un moyen de sauver l’état-providence en rajeunissant la population.
Une donnée capitale avait été négligée ; ce n’était pas seulement une main-d’oeuvre qui venait en Europe, mais aussi des hommes souvent porteurs d’une très vivace conception du monde : l’Islam.
Comme l’écrit sans ambages Caldwell (p.139) : « L’Europe n’avait pas affaire à un problème d’immigration ordinaire, mais à une contre-culture. »** On fut alors prié de croire que l’Islam, dont l’histoire avec l’Europe fut souvent conflictuelle, était une idéologie de paix et de tolérance. Des associations rappelèrent les sceptiques à l’ordre. L’accusation de racisme se fit menaçante. L’auteur américain y voit de la censure. (p.252)
Son analyse souligne de plus une des difficultés de la citoyenneté européenne : « Culturellement vous êtes une personne et légalement une autre. Vous pouvez être officiellement européen même si vous n’êtes pas véritablement ( culturellement ) européen .Cette division entre personnalité individuelle et légale peut sembler libérale, tolérante. Elle a son revers. Les droits sont attachés à la citoyenneté. Si cette dernière devient un artifice légal, vos droits aussi. Ils ne sont plus inaliénables. » (p.252)
Caldwell rappelle aussi les inquiétudes nées en Hollande après l’affaire Pim Fortuyn. Ce dernier, professeur de sociologie, ex-marxiste et homosexuel, partisan lui-même du multiculturalisme, formula des mises en garde : « L’Europe jette le bébé culturel avec l’eau du bain nationaliste », et aussi :« Il ne peut pas y avoir d’Union Européenne sans identité européenne. » (p.252)
Bouleversé par les attentats du 11 septembre 2001, Fortuyn voyait dans la tolérance de la Hollande, son relativisme, de mortelles faiblesses. Rejetant ses vues antérieures, il contesta que le multiculturalisme renforçât les sociétés qui le pratiquaient.(p.253) « Il n’y a aucun doute que le fondamentalisme musulman va croître dans notre partie du monde aussi. » Et il jugeait inévitable : « d’adopter une politique de quotas pour l’accueil des réfugiés »,car disait-il,« admettre quelqu’un de votre propre sphère culturelle et quelqu’un de très éloigné, diffère complètement. » On sait que Fortuyn fut tué par un écologiste radical l’accusant de faire des Musulmans des boucs-émissaires. Ceci marqua l’opinion aux Pays-Bas, tout en laissant intactes les questions soulevées.
Peut-on risquer un bilan de la politique suivie en matière d’immigration ?
« Si l’Europe, dit Caldwell, reçoit plus d’immigrés que ses électeurs ne le désirent, cela montre que sa démocratie fonctionne mal. Or les dirigeants européens font un choix différent: l’immigration et l’asile politique représentent une sorte de devoir moral non négociable et non soumis au vote. » Un ministre européen l’a exprimé en des termes qui définissent exactement le mondialisme :« Nous vivons dans un monde sans limites où notre mission n’est pas de défendre la frontière de nos pays mais celle de la citoyenneté et des droits de l’homme. » (p. 271)
Caldwell met à nu le paradoxe de la diversité tenue pour une valeur absolue. Si l’immigration « enrichit » et « renforce » les sociétés d’accueil, pourquoi vouloir que les immigrés s’intègrent ? L’intégration abolit la diversité. On ne peut rendre les pays européens divers et affirmer simultanément qu’ils resteront les mêmes. Comme l’écrit Alain Besançon***, les mythes de la diversité et du métissage viennent transfigurer une inquiétude, que l’on veut dissimuler.
L’auteur américain définit l’Islam comme une hyper identité « déterminant toute la vie du croyant. » (p.129) Portée par une natalité vigoureuse, ne pourrait- elle se substituer aux identités traditionnelles de l’Europe, défaillantes après des décennies d’auto-flagellation et de repentance? (p. 13)
La conclusion de l’ouvrage ne manquera pas d’étonner. L’auteur se demande, non sans ironie, si le « système du millet » de l’ancien empire turc, sur lequel reposait la mosaique de minorités plus ou moins autonomes qui le composaient, ne serait pas une valeur d’avenir pour l’Europe. (p. 280)**** Il est vrai que les grandes villes ottomanes d’alors incluaient Grecs, Arméniens, Juifs, Kurdes, Georgiens, en des proportions à faire pâlir l’actuel cosmopolitisme des mégapoles occidentales. Mais cette ironie ne fera pas sourire car chacun sait comment l’empire ottoman périt de son impotence. Souhaitons à l’Europe un futur différent.
Le livre de Caldwell, son alacrité, sa vigueur permettent aussi de mesurer combien la liberté d’expression, apparemment intacte aux USA, s’est étiolée en France. Raison de plus d’espérer une rapide traduction française.

JEAN MONNERET
25 août 2011
*Christopher Caldwell: Reflections on the revolution in Europe. Immigration, Islam and the West. Anchor Books. New-York 2009. Le titre est un clin d’oeil aux mânes d’Edmund Burke.
**Il semble légitime de traduire ainsi : adversary culture, que l’auteur définit comme fondée sur la méfiance envers l’idéologie dominante et prônant des vues opposées sur tout sujet.
***Revue Commentaires n°128.
****L’auteur signale aussi que le Kémalisme rebâtit la nation turque à partir de son empire-croupion (rump empire) en bannissant toute reconnaissance de minorités organisées.

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