Travaux



DES CHIFFRES ET DES LETTRES


A différentes reprises, des  discussions voire des contestations sévères ont pu se produire dans la communauté des français d’Algérie au sujet du chiffre de nos compatriotes enlevés après « le cessez-le-feu » du 19 mars 1962 ou de celui de nos compatriotes harkis massacrés par le F.L.N.  le problème des harkis sera abordé ultérieurement dans une autre étude.  Je ne reprendrai pas ici les nombres contestables qui ont circulé et circulent encore. Je veux simplement indiquer ceux qui me paraissent les plus crédibles et pourquoi.
Ma recherche a commencé il y a une trentaine d’années. J’ai consulté les archives de la Croix-Rouge, celles du Service Historique de la Défense et celles du Quai d’Orsay ainsi que différents fichiers privés. Depuis 1985, je me tiens aux côtés de familles et d’associations de disparus pour les aider, dans la mesure de mes moyens, à faire valoir leurs droits et faire connaître à une opinion publique française indifférente ou hostile la réalité de ce qui s’est passé.
Sans polémiquer avec quiconque, sans ajouter aux divisions et dans le simple but de rechercher la vérité, je dirai ici ma position sur ce problème complexe. Ceci fera l’objet de plusieurs contributions et études successives. Véritas liberabit vos

Y A-T-IL EU 25 000 EUROPEENS ENLEVES APRES  « LE CESSEZ-LE-FEU»  du 19 MARS 1962 ?

En matière de chiffres, il faut faire une distinction entre les statistiques basées sur des recherches ou des décomptes plus ou moins officiels et les évaluations. Ces dernières sont parfois rendues nécessaires par l’absence d’enquêtes ou de recensement précis. Tel est le cas pour le massacre des harkis ; nous traiterons ce problème ultérieurement.

En ce qui concerne nos compatriotes disparus, il existe des statistiques et des décomptes émanant des services de l’Armée et des services diplomatiques. La Croix-Rouge a également traité un certain nombre de dossiers, mais de manière limitée et dans un but précis. Enfin, des associations comme l’ADDFA, Association de Défense des Droits des Français d’Algérie, ou l’ASFED, Association de Sauvegarde des Familles et Enfants de Disparus, ont établi des listes de disparus. Des personnes privées possèdent des listes établies en 1962 et complétées ensuite de diverses manières (et de fiabilité variable ou incertaine en l’absence de confrontation avec le fichier central des Rapatriés ; confrontation actuellement en cours, semble-t-il).

Nous allons examiner les données fournies et les difficultés qui s’attachent parfois à leur examen. Une mention particulière sera faite  in fine des confusions diverses répandues sur ce point dans nos milieux.

Pendant longtemps, le chiffre « officiel » des français enlevés en Algérie (par le F.L.N) pendant la guerre d’Algérie, et plus particulièrement après le 19 mars 1962, fut de 3018. Il résultait d’une communication faite le 24 octobre 1964 par Jean de Broglie, alors Secrétaire d’Etat aux Affaires Algériennes, devant les sénateurs. Plusieurs l’avaient durement interpellé sur ce point, dont Etienne Dailly.

Ce chiffre a été modifié récemment à la suite d’enquêtes menées dans les archives du Quai d’Orsay, par une équipe de fonctionnaires de l’ANIFOM en 2004, à la demande du Haut Comité aux Rapatriés. Il a été  porté à 3846 après qu’aient été retrouvés, notamment à Nantes, des fichiers divers qui n’avaient pas fait l’objet d’un recensement.

Nous avons donc une série de chiffres qui se présentent grosso modo ainsi :

3018 disparus devenus ensuite 3 846 après vérification
4 635 noms dans un fichier détenu à titre privé par une famille de disparus.

+ 2000 personnes enlevées recensées, selon ses dires, par feu le capitaine Leclair, animateur de l’ASFED,  lequel indiquait qu’à ses yeux, une recherche complète incluant les militaires enlevés et pas seulement les civils, ferait apparaître un total de quelque 5 000 enlevés.

On peut par conséquent, avancer que les listes dont on dispose et, les différents fichiers publics et privés situent le nombre des français enlevés en Algérie (principalement après le « cessez-le-feu ») dans une fourchette allant d’à peu près 4000 (3846) à 5000.

Il y a une quinzaine d’années, le chiffre de 25 000 personnes victimes d’enlèvements se mit à circuler dans le milieu des « Rapatriés » d’Algérie. Ce chiffre, était de 5 à 8 fois plus élevé que ceux que l’on connaissait jusqu’alors. Rapporté à une population d’environ 1 000 000 de pieds-noirs, il équivalait à 2,5% de l’ensemble. Et même plus, si l’on considère qu’au 19 mars 1962, il n’y avait plus en Algérie que 850 000 pieds-noirs.

Rapporté par comparaison à une population de la France métropolitaine d’environ 50 millions d’habitants en 1962, il eût été l’équivalent d’un million 250 000 personnes enlevées, soit une proportion voisine des pertes de la Première Guerre Mondiale.

Un tel chiffre attirait l’attention et aurait dû appeler au minimum quelques justifications. Il apparut rapidement qu’il avait été fourni par le Ministère des Rapatriés alors dirigé par André Santini, en réponse au questionnaire d’une Association.

La provenance de cette réponse incita certains à penser que le Ministère « savait de quoi il parlait » jamais aucune justification ne fut pourtant fournie à l’appui de ce chiffre extraordinaire-ment élevé. Différents commentateurs le reprirent sans la moindre contestation, tandis que d’autres affichaient un scepticisme légitime.

Ce chiffre reposait-il sur des données fiables ? Reposait-il au contraire sur la probable erreur d’un scribouillard du Ministère peu au fait du problème ? Une démarche simple s’imposait : demander au Ministre André Santini de confirmer ce chiffre donné par le collaborateur d’un de ses services. C’est ce que nous fîmes par une lettre du 8 octobre 1994. Nous demandâmes simplement au Ministre s’il confirmait le chiffre de 25 000 de nos compatriotes enlevés durant le conflit, principalement après le 19 mars 1962.

Le Ministre ne le confirma aucunement. Il reprit, pour l’essentiel, les chiffres donnés au Sénat en 1964 par Jean de Broglie. C’est ce que montre sa lettre ci-après :

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La cause paraissait donc entendue. A ceci près que, quelques années plus tard, André  Santini, en personne cette fois,  et non plus un de ses sous-fifres, relança la confusion  Parlant de nouveau des pieds-noirs enlevés en Algérie dans un article portant sa signature,  (quoique sans doute rédigé par un de ses porte-plumes, compte tenu des mœurs parlementaires),  paru dans le Figaro du 10 juin 2000, il reprenait le fameux chiffre de 25 000 personnes enlevées.  Ce faisant, il semblait conforter ce nombre et la position de ceux qui l’utilisaient. Monsieur Santini ne se souciait guère en l’occurrence de vérité historique ou d’exactitude comptable. Son but comme celui de la plupart des politiciens était de flatter la clientèle électorale en faisant mine de souscrire à ses revendications. Puisque d’aucuns en tenaient  pour 25 000, va pour 25 000. D’ailleurs, n’y avait-il pas un autre responsable d’association  qui affirmait quant à lui, qu’il y avait eu 50 000 enlèvements ?

Quand se tient la folle enchère, il n’y a plus lieu de s’arrêter.

Pour notre part, il ne nous restait plus qu’à redemander à l’ancien Ministre de s’expliquer.

Comme il ne répondit pas à la première lettre, je lui en adressai une seconde, rédigée en ces termes :

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A cette lettre, l’intéressé répondit dans les termes flous et embarrassés ci-après :

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Conclusion générale :

Aucun historien digne de ce nom ne pourrait prendre au sérieux, les informations pour le moins erratiques transmises par l’ex-ministre. Il a beau avoir été à la tête du Ministère des Rapatriés, sa contribution à l’histoire des dernières phases de la Guerre d’Algérie est sans valeur.

De toute manière, les archives sur ce point dépendent pour l’essentiel du Ministère de la Défense et du Ministère des Affaires Etrangères. C’est là que des recherches ont été faites. Elles ont permis de mieux connaître et d’affiner le chiffre des enlèvements. D’autres recherches continuent.

Des investigations menées dans le fichier central des Rapatriés permettront en particulier, de mieux connaître le nombre des personnes  libérées et des personnes retrouvées. Jusque là, le maniement de chiffres inconsidérés, relèvera de la plus maladroite des propagandes.

Jean Monneret


Progression des enlèvements d'Européens en 1962


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Carte des enlèvements dans le ville d'Alger


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Photos prises par le général Rolet
Charnier de L'Haouch Adda


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