Nouvelles réflexions sur le terrorisme – (hiver 2008)

Dans certaines situations historiques, des groupes de gens qui subissent ou considèrent qu’ils subissent une oppression, décident d’utiliser la violence et de prendre les armes. Ils estiment en effet difficile, voire totalement impossible, le recours à tout autre moyen d’émancipation. Tel fut le cas pour la Résistance française pendant l’Occupation, et peu de gens, dans la France actuelle, contestent la légitimité de ce type d’action. Naturellement, dans l’appréciation que l’on porte sur tel ou tel régime, il entre parfois une part de subjectivisme. Les Brigades Rouges italiennes, la Fraction Armée Rouge allemande tenaient l’Italie et l’Allemagne des années 70 pour des états dictatoriaux. Certains Français considéraient la 5ème République, instaurée par le général De Gaulle, comme une tyrannie, tandis que d’autres continuent à lui tresser des couronnes de laurier. Les nationalistes algériens du Front de Libération tenaient l’Algérie française pour un régime insupportable qu’ils entreprirent de renverser. D’autres Algériens, luttèrent contre eux aux côtés de l’Armée française, avec un acharnement au moins égal au leur.

Donc dans certaines conditions, des insurrections armées éclatent. Le problème qui retiendra notre attention est celui des cibles de la violence. L’activité terroriste se distingue de l’activité résistante car elle ne vise pas les mêmes cibles. A cet égard, le FLN algérien peut être considéré comme un mouvement terroriste. En effet, très souvent il a dirigé le fer de lance de son combat contre les populations civiles, tant européennes que musulmanes1. Certes, le FLN combattait l’Armée française par des opérations de guérilla, de même qu’il affrontait la police, et organisait des attentats contre des personnes censées avoir des responsabilités politiques et administratives. Mais souvent, et même, très souvent, ses cibles furent constituées par des civils innocents n’ayant aucune responsabilité dans l’organisation, la mise en oeuvre ou la préservation du régime tenu pour oppresseur. Lorsque les cibles visées incluent délibérément des femmes, des enfants, des vieillards, on est devant le terrorisme. Si les cibles visées sont déterminées par des critères ethniques, – en d’autres termes, si les personnes que l’on cherche à atteindre, sont dans la ligne de mire uniquement parce qu’elles sont chrétiennes, juives ou simplement d’origine européenne -, on atteint alors le sommet, ou plutôt le fond de la barbarie.
Pendant la Guerre d’Algérie, le FLN a régulièrement utilisé le terrorisme sous la forme que nous venons de définir. Le 20 août 1955, en particulier, le FLN du Nord Constantinois, dirigé par Zighout Youssef, a lancé les masses paysannes qu’il influençait contre les habitants européens sans distinction. Ceci aboutit à des massacres particulièrement horribles notamment dans la région d’El Halia et d’Aïn-Abid. Le FLN récidiva dans l’Algérois, à partir du 20 juin 1956. Il donna ordre à ses commandos d’abattre indistinctement les civils européens de sexe masculin âgés de 18 à 54 ans(2). Il avait pris la précaution d’excepter les femmes, les enfants et les vieillards. Toutefois, cette dernière distinction ne fut pas respectée. Les groupes terroristes, que dirigeait Yacef Saadi, placèrent alors des bombes dans des cafés, des cinémas, des établissements publics, des stades et divers moyens de transport où elles ne pouvaient que tuer ou mutiler indistinctement jeunes et vieux, hommes et femmes.
L’attentat perpétré au dancing du Casino de la Corniche, le dimanche 9 juin 1957, visait un lieu fréquenté massivement et spécifiquement par des jeunes issus de la communauté juive(3).
Le but poursuivi par des terroristes est très différent de celui qui est recherché par des militaires. Il est légitime de distinguer les uns des autres. Dans une guerre, les soldats cherchent à neutraliser ou à détruire leur adversaire. La guerre consiste à supprimer les forces vives de l’antagoniste tout en protégeant les siennes. Les terroristes veulent seulement impressionner, effrayer leur ennemi. Le terrorisme est en somme une arme mentale. C’est une arme de dissuasion. Les terroristes veulent détruire le courage de leurs opposants.
En tuant indistinctement des civils, on crée le désordre pour le désordre. La multiplication de ces actes entretient une sorte de chaos social, économique et administratif.
Examinons à présent le cas des intellectuels, universitaires, journalistes ou autres, qui soutiennent ces mouvements et cautionnent leurs crimes. Nombre d’entre eux sont prudents. Ils appuient, disent-ils, la lutte des peuples pour leur émancipation, non pas chaque acte commis avec cet objectif. En revanche, nombreux aussi sont ceux qui ne prennent pas de gants, à l’instar des sinistres porteurs de valises, ou encore de Jean-Paul Sartre. Ce dernier dans la préface qu’il fit au livre de Fanon, Les Damnés de la Terre écrivait (je cite de mémoire) : « il faut tuer. Tuer un Européen [d’Algérie. NDLA] c’est faire d’une pierre, deux coups. Reste un homme mort et un homme libre ».
Les trois quarts du temps, cependant, le rôle de cette intelligentsia se limite à fournir des arguments aux terroristes. J’ai sous les yeux, un extrait d’un journal allemand du 5 décembre dernier. Le rédacteur y évoque le refus de Nicolas Sarkozy de faire repentance à propos de l’Algérie en ces termes :
« Et le contexte dont on parle, c’est celui de l’histoire concrète de la responsabilité de la France dans ces forfaits en Algérie. Alors que la Tunisie et le Maroc étaient des protectorats français, Paris a agi en 1830 d’une façon incomparablement violente en Algérie. Durant une guerre d’occupation de plusieurs décennies, le pays a été de plus en plus assujetti. La résistance dura dans l’ouest de l’Algérie 18 ans, et dans l’est encore plus longtemps. Le nombre des victimes de l’époque est estimé à environ un million, un algérien sur trois mourut, par violence ou massacre, par la faim ou les épidémies.
Bientôt les colons arrivèrent de France, d’Italie et d’Espagne en Algérie, où ils obtinrent de gros domaines, que l’administration coloniale avait confisqués. A la fin, il leur appartenait presque 3 millions des 7 millions d’hectares des sols cultivables,  et toujours des sols d’excellente qualité. Les petits paysans chassés de leurs terres perdirent leurs existences, travaillèrent comme journaliers, ou végétèrent dans les bidonvilles au bord des villes. En 1950, seulement 8 % des enfants algériens allaient à l’école. La guerre d’indépendance dura 8 ans et coûta la vie à un demi-million de personnes. »

Nous ne ferons, bien entendu, aucun commentaire sur le fond tant ce double paragraphe est idiot.
De son côté, le cinéaste Pontecorvo, dans son film sur la Bataille d’Alger, triture la chronologie. Il présente les attentats du FLN, contre les civils, notamment au Milk-Bar et à la Cafétéria, comme une riposte à un attentat (dit contre-terroriste) commis par des Européens, le 10 août 1956, rue de Thèbes dans la Casbah. Cette argumentation fallacieuse fut tranquillement reprise, à la télévision, dans une émission passée vers 23 heures, le 22 novembre dernier.
Je dis fallacieuse car, le terrorisme aveugle du FLN, dans Alger, avait commencé bien avant le 10 août 1956. Il avait commencé en juin 1956, après une double exécution à la prison Barberousse. Je dis, dans Alger, car en dehors de la capitale, le terrorisme aveugle du FLN avait commencé plus tôt encore, le 20 août 1955 par exemple, et même avant puisqu’un malheureux instituteur métropolitain fut assassiné le 1er novembre 1954, premier jour de l’insurrection.
La question fondamentale qui se pose est celle-ci : pourquoi des hommes que leur talent, leur notoriété, leur culture mettent à même de mieux discerner la complexité des choses, s’engagent-ils dans une complicité avec des criminels ?
J’y vois deux réponses possibles :
– La première est que dans ces milieux, le plus souvent bourgeois, où l’on vit bien, on croit apaiser certains scrupules de conscience, en prenant le parti de la révolution. « Certes je suis friqué, je suis privilégié, mais j’ai toujours lutté aux côtés des opprimés ».
– La seconde est plus trouble. Il y a chez certains intellectuels une fascination tragique pour la violence. Un bourgeois privilégié, installé dans le système, peut ressentir une satisfaction morbide à, non pas détruire l’ordre établi, mais à y contribuer par procuration. On touche alors à des penchants autodestructeurs, courants bien sûr chez certains individus, mais qui sont aussi, et c’est plus difficile à analyser, l’apanage de groupes sociaux entiers, à des époques déterminées.
Que l’on pense, par exemple, au rôle surprenant de la bourgeoisie industrielle allemande dans la venue au pouvoir d’Hitler. Que l’on pense encore, en 1917, à ces officiers tsaristes, précédés par le grand-duc Cyrille, qui se ralliaient à une révolution qui allait les broyer en même temps que leur pays.
Quels que soient les griefs (fondés ou infondés) que le FLN pouvait avoir contre le « régime colonial », il s’est discrédité par ses méthodes. Pendant la guerre mondiale, les résistants français n’ont pas placé de bombes dans le métro de Berlin, pour y tuer indistinctement des civils. Le rédacteur du journal allemand précité devrait y penser. Si les résistants français avaient agi de la sorte, ils se seraient abaissés au niveau « moral » de leurs adversaires, car, les structures mentales d’un national-socialiste et celles d’un terroriste sont les mêmes.
Jean Monneret

1 – Dans sa proclamation du 1er nov 1954, le FLN disait : « . ..la continuation de la lutte par tous les moyens jusqu’à la réalisation de notre but… » Yves Courrière. Les Fils de la Toussaint. Fayard p. 443.
2 – Yves Courrière. Le Temps des Léopards. Fayard. P.357 et suivantes. Henri Alleg. La Guerre d’Algérie. Tome 3 p. 531.
3 – L’attentat fit 7 morts et 85 blessés dont 10 dans un état grave. 39 femmes furent atteintes.

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