Note de Rentrée

La vérité historique a ceci de particulier qu’elle est le plus souvent complexe, difficile à saisir, ramifiée, fuyante. L’être humain pour sa part, est ainsi fait qu’il préfère et de loin, la légende à la vérité. Cette dernière lui paraît souvent terne, étroite ou, en tout cas, autre que ce qu’il imaginait.
Exemple : la légende du masque de fer. Voltaire la créa de toutes pièces (ou à peu près) afin de discréditer la monarchie. Aujourd’hui, les travaux des meilleurs historiens montrent qu’il n’y a jamais eu de masque de fer, de jumeau dissimulé de Louis XIV, ni rien d’approchant. Le prétendu masque de fer était un valet de Fouquet que l’on mit à l’ombre car sa position lui avait permis de connaître de graves secrets d’état. Il portait un loup très ordinaire pendant son transfert, ce que l’imagination débridée du maître de Ferney transforma en un masque de fer, vissé et cadenassé s’il vous plaît.
Les historiens qui ont rétabli la vérité historique risquent de faire deux victimes collatérales : l’immense littérature inspirée par la légende et la vaste profusion de films qu’elle a suscitée. Aussi y a-t-il tout lieu de penser que cette légende, fort rémunératrice, survivra aux travaux des chercheurs sauf, évidemment, dans le milieu des spécialistes où l’on ne s’en laisse pas conter, si facilement

Tâche ingrate finalement que celle de l’historien, souvent contraint de dégonfler des baudruches ou de ramener à l’analyse glacée et précise des faits les esprits échauffés!
Ainsi en fut-il récemment à la mort du célèbre porteur de valises, Francis Jeanson qui fut « saluée », dans nos milieux, par des notations approximatives sur son action et sur sa biographie. Pour rester bref, il est assez schématique de dire que Jeanson était communiste. Ce serait oublier qu’il était en conflit avec le PCF sur le sujet de l’aide directe au FLN. L’activité pro-terroriste de Jeanson se fit par opposition à celle du PCF.
Il est vrai qu’en 1945, Jeanson aurait été journaliste à Alger Républicain. Cependant, il est effectivement connu comme un philosophe existentialiste proche de Sartre. En 1960, lorsqu’il organisa ses réseaux d’aide aux rebelles, il était un radical révolutionnaire d’extrême gauche. C’est dans un esprit de surenchère vis-à-vis du PCF, qui à ses yeux, n’aidait pas suffisamment le FLN, qu’il se lança dans son entreprise.
Le Bureau Politique de la Place Kossuth tenait ces groupes pour provocateurs (fidèle en cela à sa « logique » stalinienne). Certes on objectera, et on aura raison, que ces divergences sur l’aide directe au FLN, n’étaient que de caractère tactique. Stratégiquement, le PCF comme Jeanson étaient tous deux favorables à l’indépendance de l’Algérie.
Il est hors de question ici de retracer l’ensemble des conflits qui ont opposé le FLN et ses amis au PCF et à sa filiale algérienne le PCA. L’histoire de ce dernier reste à écrire. Il est important toutefois de tenir compte de la complexité des faits historiques.
Je conclurai par cette notation rapide : en aidant le FLN, les porteurs de valises se sont faits les complices de criminels. Or, il est finalement réconfortant de constater qu’en dépit d’une grande complaisance médiatique, l’appellation porteurs de valises reste marquée d’une connotation péjorative. L’opinion a senti confusément que malgré leurs efforts pour enjoliver leur passé, ces gens ont mal agi. La gauche française officielle, malgré sa conversion à l’anticolonialisme le plus primaire, les a d’ailleurs plutôt tenus à distance

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