La lettre au Figaro
Monsieur le Directeur de la rédaction, Vous avez publié dans le Figaro du 18 juillet dernier une tribune de Monsieur Lucien Bitterlin qui émet l’espoir que l’on arrivera à dépassionner le débat sur le Guerre d’Algérie. L’historien que je suis ne peut que souscrire à un tel objectif, encore faudrait-il qu’il y eût débat. Je note en effet qu’il faudrait pour cela que tous puissent s’exprimer y compris et surtout ceux qui ont des griefs à formuler sur la manière dont fut réglé le problème algérien. Or, je constate, depuis un certain nombre d’années, une tendance de plus en plus nette à priver de toute possibilité d’expression ceux qui ne se situent pas dans une vision anti-coloniale, pro-gaulliste, et pro-FLN de la Guerre d’Algérie. Deux exemples éclaireront mon propos : Revenons en à Lucien Bitterlin. Je me réjouis qu’il ait la parole chez vous. Toutefois, je constate que c’est un personnage très contesté et très contestable. Aussi dépassionner le débat sur la Guerre d’Algérie me paraît requérir que la tendance qu’il incarne n’ait pas le monopole de la parole. Puisqu’il évoque les morts de son camp et les victimes de l’OAS, je souhaiterais évoquer d’autres victimes oubliées : 3 018 pieds-noirs enlevés par le FLN, dont approximativement 1 500 définitivement disparus ; quelques milliers de harkis massacrés. Dépassionner le débat impliquerait que l’on parle de toutes les victimes, de tous les morts et de tous les bourreaux. Pas seulement de ceux que l’on choisit selon les aléas d’une mémoire partisane. Monsieur Bitterlin a parfaitement le droit de s’exprimer mais ceux qui ne sont pas d’accord avec sa conception de la mémoire devraient pouvoir le faire aussi. Pour terminer Monsieur le Directeur de la Rédaction permettez-moi de rappeler que Lucien Bitterlin a commandé des hommes dont les activités étaient des plus discutables. Je vous renvoie pour cela au chapitre 4 de mon livre intitulé L’épisode des barbouzes (p.36 et suivantes). Permettez-moi également de vous faire connaître l’opinion du Général commandant la Zone Ouest Algérois en avril 1962, à propos de l’activité des « barbouzes » que dirigeait Monsieur Bitterlin. « Dès le 19 avril 1962, j’apprenais que des renforts de barbouzes étaient arrivés dans les deux centres d’Affreville et d’Orléansville. La journée du 20 (avril 1962) a donné la mesure des résultats que l’on peut obtenir en utilisant cette catégorie d’individus pour agiter l’opinion. […..] Des individus ont été armés et chargés de consignes anti-OAS. Ils sont FSNA (c’est-à-dire dans le langage administratif de l’époque de souche arabo-berbère NDLA) et armés par la municipalité. Lynchages de FSE (c’est-à-dire d’Européens) coups de feu contre eux et des militaires ou gendarmes français […..) Je persiste à penser que la venue de membres des polices parallèles et la mise sur pied d’organismes clandestins armés ne se justifient en aucune façon à Orléansville….. » Je tiens à votre disposition, Monsieur le Directeur, les références archivées de cette lettre du général en question, qui se trouve au Service Historique de l’Armée de Terre à Vincennes. Veuillez agréer, Monsieur le Directeur de la Rédaction, l’expression de ma sincère considération. |
|||||||||||||
| réalisation QUAI 13 | |||||||||||||