Le professeur Pervillé censuré

Il est intéressant de comparer le texte original du professeur Pervillé et la version censurée publiée par le Ministère de la Culture et de la Communication. La censure est officielle autant que la revue qui devait l’accueillir. Il est permis de penser que des gens placés plus haut que l’obscure Anastasie maniant les ciseaux, ont supervisé le tout. Egalement officiellement. Il est donc judicieux d’examiner l’original et la version rabougrie pour déterminer ce qui parait impubliable aux yeux des hiérarques de la France officielle concernant la guerre d’Algérie, 50 ans après la fin du conflit.
Guy Pervillé écrit ceci : «Absence d’autorité incontestée et compétition pour le pouvoir (au sein du FLN) déclenchèrent de nouvelles vagues d’enlèvements et de violences meurtrières contre des Français d’Algérie (notamment des centaines d’enlèvements à Oran, le 5 juillet 1962) et contre d’anciens harkis… »
Serait-ce là ce que la France officielle n’aime pas que l’on dise, à savoir qu’une fois parvenu au pouvoir et même avant, le FLN a déclenché enlèvements et massacres ?

Pourquoi ?
Crainte d’indisposer le gouvernement algérien ?
Crainte d’écorner l’image du général De Gaulle qui ne s’opposa nullement à tout cela ?
Crainte de reconnaître une responsabilité depuis longtemps établie par les Historiens ?
Le professeur Pervillé poursuit : « Cependant, le FLN profita des Accords d’Evian pour reconstituer ses forces armées et pour étendre leur autorité sur une grande partie du pays et de sa population L’Armée française s’y opposa jusqu’au 8 mai, puis dut y renoncer. A partir du 17 avril 1962 ,le FLN déclencha une vague d’enlèvements contre la population française, supposée complice de l’OAS, dans les agglomérations d’Alger et d’Oran, mais aussi dans l’intérieur de ces régions(…) D’autre part, des enlèvements et des massacres avaient été commis après le 18 mars contre d’anciens harkis, en violation flagrante des clauses d’amnistie des accords d’Evian; des tracts de l’ALN saisis par l’armée française faisaient craindre qu’une épuration systématique soit déclenchée après le referendum…
Là, comment ne pas imaginer la consternation du bureaucrate charger de gérer un texte pareil ! Ah ces universitaires ! Où vont-ils chercher tout cela ? Comment pourrions-nous le publier ? Sans compter que l’auteur écrit en outre que le FLN déclencha une vague d’enlèvements contre la population française ! Une vague ! Quelle misère !
Le professeur Pervillé écrit encore ceci : « … Une lutte pour le pouvoir se déclencha entre deux coalitions issues du FLN, l’ une reconnaissant le GPRA ,l’autre le Bureau politique de Ben Bella soutenu par l’Etat Major Général de l’ALN (Armée de Libération Nationale) du colonel Boumediene (destitué le30 juin par le GPRA )… » Ce qui entraina « De nouvelles vagues d’enlèvements et de violences meurtrières contre des Français d’Algérie… »
Consternation à nouveau d’Anastasie ! Pervillé aime les vagues décidément !
Où des historiens vont-ils chercher tout ça ? On en aurait entendu parler à la télévision. Voilà un demi-siècle qu’on répète partout qu’Evian réglait définitivement le problème algérien. Que seule l’OAS était responsable du malheur des Pieds Noirs et voilà que maintenant, on met en cause aussi le FLN. Quelle complication ! Et puis, il y a d’autres passages du même genre.
« Les enlèvements de Français diminuèrent après le 26 septembre 1962 qui vit l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement présidé par Ben Bella. Mais les massacres d’anciens harkis durèrent encore plusieurs mois et leur emprisonnement sous prétexte d’assurer leur sécurité, encore 10 ans. »
Ce passage a été également censuré. Donc, la France officielle n’admet pas que les enlèvements d’Européens aient pu durer 5 mois après le cessez-le-feu du 19 mars dans sa phase intense et quelques mois supplémentaires dans le mode résiduel. Mode qui n’avait rien de résiduel pour les harkis qui continuèrent d’être massacrés ou détenus plusieurs mois après l’avènement de Ben Bella.
J’ai souvent entendu dire que la France ne voulait pas regarder son histoire en face. C’est vrai d’une certaine France officielle qui en est encore à censurer les textes. O tempora, o mores !
Mais à bien y réfléchir, ce n’est pas étonnant. Si un service officiel, d’un ministère officiel, dans une revue officielle reconnaissait qu’il y eut jadis carence des plus hautes autorités, quel scandale ! Voilà qui ruinerait la vulgate, quasi officielle aussi, selon laquelle :
a/ la France est coupable d’avoir envoyé son Armée en Algérie faire des misères au FLN
b/ heureusement, un certain Général nous a sorti de ce guêpier et ouvert la voie de la décolonisation. Ouf !
A quel prix ?
Silence dans les rangs. Pas de mauvais esprit. Défense de polémiquer !
Peut-on imaginer une publication officielle, écrivant, noir sur blanc, que le Général aurait commis des erreurs ? Et quoi encore ? Pourquoi pas un débat contradictoire pendant que nous y sommes ! Sans compter que Guy Pervillé suggère que l’addition au prix fort de tous ces manquements fut payée par les PN et les Harkis .Quel toupet ces universitaires !
Quant à dire que la France a fait ce qu’elle a pu aussi longtemps que possible pour empêcher la faillite de l’Algérie indépendante ! Une seule réponse : comme on dit sur les plateaux de cinéma :COUPEZ !
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Parfois, il m’arrive de rêver et de siffloter Imagine de John Lennon…Ce serait bien d’avoir une télé où il n y aurait pas que Stora mais aussi, de temps en temps, Pervillé.
Imaginez des colloques où l’on ne parlerait pas que des victimes de l’Armée française mais aussi de celles du FLN !
Imaginez la Mairie de Paris rappelant la mémoire des policiers français tombés dans la capitale face aux commandos de cette organisation !
Imaginez qu’elle rappelle aussi le souvenir des 1583 Pieds Noirs enlevés par le FLN. (Après le cessez-le-feu du 19 mars 62 pour 90% d’entre eux) !
Imaginez qu’ils aient une plaque eux aussi et pas seulement Maurice Audin militant « anticolonialiste » et membre du Parti communiste algérien comme dit l’inscription à laquelle il eut droit.
Imaginez que Communications Nationales revue dont Pervillé a essuyé la censure, publie une recension élogieuse du livre de Jordi Un silence d’état !
Imaginez qu’une chaine publique diffuse tous les soirs, pendant plusieurs semaines les photos des PN enlevés en Algérie et toujours portés disparus !
Oh ! Ca ne risque pas d’arriver.
La France officielle en serait malade. Elle est bien plus tranquille comme cela. Car le professeur a conclu en ces termes :
« Les accords d’Evian voulus par le gouvernement français comme « la solution du bon sens » se révélèrent une utopie qui échoua à ramener une vrai paix en Algérie. Le « rapatriement » des français d’Algérie et celui des Français musulmans (que le général De Gaulle ne tenait pas pour de vrais Français ) s’imposèrent comme des nécessités. De Gaulle maintint aussi longtemps que possible ce qui restait de la politique de coopération, pour éviter la faillite de l’indépendance algérienne en espérant que la France finirait par en bénéficier un jour »
COUPEZ ! COUPEZ ! COUPEZ !
JEAN MONNERET
28 janvier 2012

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