Le difficile bilan des massacres du 5 Juillet 1962

Il est tragique que sur certains sujets graves, n’importe qui aujourd’hui puisse prendre la parole pour dire n’importe quoi. Une récente déclaration d’un ministre à propos de la Guerre d’Algérie, illustre ce point. Mais si les média français sont tenus d’une main de fer par la caste politique et filtrent tout ce qui n’est pas conforme, une multitude de forums, de blogs, sur internet et ailleurs voit proliférer le meilleur comme le pire.
L’affaire du 5 juillet 1962 à Oran, après avoir été tenue sous le boisseau pendant des décennies, est aujourd’hui noyée sous un flot de déclarations, d’assertions, de témoignages de toute provenance et de tout calibre.
Le travail historique basé sur les témoignages et sur les archives a beaucoup de mal à se frayer un chemin entre le politiquement correct chéri du pouvoir et le déballage électronique auquel se livrent différentes personnes d’inspirations diverses et variées. Essayons d’y voir clair !
Depuis que le 8/9 juillet 1962 le correspondant du Monde reprit, sans réserve, le « bilan » de la terrible journée du 5, tel qu’il fut dressé par le FLN, nous vivons un psychodrame parfaitement surréaliste.
Le célèbre « journal du soir » reprit en effet les chiffres donnés par le docteur Naït, militant FLN alors responsable de l’hôpital d’Oran : 101 morts dont 76 musulmans et 25 européens. Depuis, des douzaines de journalistes et « d’historiens » nous ont resservi ces chiffres comme s’ils correspondaient à une quelconque réalité : Parmi eux l’ineffable Stora.
Naturellement, des pieds-noirs oranais et autres, outragés et indignés par un bilan aussi évidemment faux et réducteur ont réagi. Les témoignages sur le massacre se sont multipliés, l’ampleur des exactions a fait l’objet de dénonciations sévères et indignées dans ces milieux. Hélas ! Déplacer le curseur à l’extrême bout du cadran, et en sens rigoureusement inverse, n’a pas de justification non plus.
Une bonne occasion de ne pas faire de propagande ou de contre-propagande pour s’en tenir aux faits et aux réalités fut ainsi perdue, durant les trois décennies écoulées.
Aujourd’hui, les choses sont devenues telles que le petit nombre de ceux qui ont travaillé sur le sujet, qui ont étudié le déroulement des faits en s’efforçant d’établir un bilan sérieux sont franchement isolés. Leur bilan parait singulièrement modéré, voir « trop modéré » aux yeux de quelques uns. Entre le tsunami des chiffres extravagants d’un côté, et la minimisation outrancière à laquelle se livrent les amis du gaullisme et du FLN, la vérité peine à se frayer un chemin.
Certains ayatollahs pieds-noirs se réservent en effet de stigmatiser, voir de censurer les bilans qui ne leur plaisent pas, parce qu’à leur yeux ils sont trop faibles. Ils ne se gênent pas, pour certains, pour ajouter un zéro à divers chiffres. Ils ne comprennent pas que, ce faisant, ils rendent le meilleur des services à tous les adversaires de notre communauté, en discréditant ses revendications les plus essentielles.
Lorsque dans mon livre « La tragédie dissimulée » paru aux éditions Michalon en 2006, page 150 et 151, j’indiquai, qu’à s’en tenir aux archives militaires et aux archives du Quai d’Orsay, le bilan du 5 juillet se situait entre 365 et 453, j’ai rencontré beaucoup d’incompréhension dans notre milieu qui s’était auto-intoxiqué pendant des années.
Bien sûr, je ne faisais que montrer ce que ces archives indiquaient. Je laissais entendre que le bilan était sans doute plus lourd. Je faisais aussi clairement savoir que plus lourd ne signifiait pas 10 fois plus lourd. J’appelais discrètement à l’esprit de responsabilité.

C’est peu de dire que je ne fus pas entendu.
Je me contenterai ici de reprendre quelques idées destinées à guider les recherches et les évaluations.
1) Il n’existe pas d’archives fiables à 100% sur les morts et les disparus du 5 juillet 1962. Celles qui existent ne sauraient pour autant être négligées.
Le fond du problème est qu’en période de désordres révolutionnaires, les statistiques comme les bilans ne peuvent avoir la précision qu’ils ont en temps de paix.
2) Ceci n’autorise pas à lancer n’importe quel chiffre, de préférence élevé, dans l’idée fort naïve qu’il impressionnera. C’est l’inverse qui est vrai. Pour ceux qui nient le malheur et les épreuves des pieds-noirs, -ils sont nombreux, bien organisés et influents -, c’est du pain bénit. Les exagérations, courantes dans nos milieux, ôtent toute crédibilité à nos légitimes revendications et à la mise en cause des responsables de l’époque.
3) Depuis trente ans, j’ai observé un phénomène curieux : J’ai vu régulièrement augmenter les chiffres allégués des victimes du 5 juillet 1962.Jusqu’à décupler.
Il est temps de revenir au bon sens.
Je vais essayer d’y contribuer.
Pour cela, un petit retour en arrière est nécessaire.
Un des hommes les mieux informés sur le 5 juillet était le docteur Couniot. Non seulement, il était à Oran ce jour là, mais en outre, il demeura dans cette ville quelques années après l’Indépendance. Il mit ce temps à profit pour en savoir plus sur le déroulement et les causes de cette funeste journée. Chez lui, pas de chiffres extravagants, pas d’explications complotardes fumeuses. Or, ses contacts étaient nombreux tant chez les européens que chez les musulmans indépendantistes.
Ce médecin qui était en outre une personnalité locale respectée fut la première personne que j’interrogeai en commençant mes recherches. Il évaluait les victimes, morts et disparus à 600. Mgr Boz, également présent à l’époque à Oran, confirme avoir remarqué un certain consensus sur cette évaluation.
Le docteur Alquié avait pris l’initiative dans les jours qui suivirent le massacre d’ouvrir une permanence pour recueillir plaintes et dossiers. Il se vit remettre quelque 500 demandes. Il est vrai que ces demandes concernaient parfois plusieurs personnes. Il est vrai aussi que certaines furent libérées ou retrouvées.
Au total, le chiffre de 500 paraissait vraisemblable.
Le consul général Jean Herly se rendit auprès de Ben Bella, le 28 juillet 192, pour l’informer de l’ampleur des exactions et demander qu’on recherche les disparus. Herly avait été saisi de 448 plaintes. Une même plainte pouvant concerner plusieurs personnes, mais toutes ne concernaient pas des enlèvements. Les plaintes relatives à des biens spoliés ou à des voitures volées en faisaient partie.
D’autres plaintes furent ensuite déposées en France. Le bilan fut donc bien entendu alourdi mais peu en définitive. Au MAE, les fiches de personnes disparues à Oran le 5 sont au nombre de 417. Madame Ducos-Ader dans sa propre liste provenant entre autres des associations comme l’ASFED ou l’ADDFA en dénombre 412. A l’heure où nous écrivons ces lignes, 287 personnes victimes du 5 juillet seraient inscrites sur le mur des Disparus de Perpignan.
Au total, il apparaît raisonnable, toutes évaluations confondues, d’avancer que l’ordre de grandeur des victimes du 5 juillet 1962 à Oran, se situe dans une fourchette allant de 400 à 600.
4) Tous les chiffres précédents montrent, au risque d’en contrarier certains, que les victimes du 5 juillet se comptent par centaines et non par milliers. Telle est la vérité, dure à avaler pour ceux qui se laissent bercer par la propagande, mais vérité tout de même.
5) Or dès les années 80, ce chiffre commença à être gonflé. On affirma dans nos rangs qu’il tournait autour du millier.
A partir de 1994 j’entendis parler couramment de 3.000 morts.
Récemment, à la manifestation de Valence, quelques porteurs de pancartes ne craignaient pas d’afficher 5.000 morts pour le 5 juillet.
Encore quelques années et nous en serons à 10.000.
Il est temps d’arrêter cette fâcheuse spirale. il faut raison garder. N’imitons pas le FLN. Concernant la désinformation exercée par cette organisation à propos du 8 mai 1945 et des milliers de victimes alléguées parmi les insurgés, j’ai toujours dit, et d’autres historiens avec moi, que « la répétition inlassable de chiffres infondés n’en réduit pas l’inexactitude ».
Cela vaut pour tous les bilans de toutes les victimes, dans toutes les communautés, à toutes les époques du conflit en Algérie.
Cette position est malaisée à tenir car souvent incomprise. Elle n’en est pas moins la seule compatible avec l’honnêteté intellectuelle.

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