La Nouvelle Revue d'Histoire (Juillet - Aout 2005)

Entretien avec Jean Monneret :
l’ouverture de nouvelles archives sur la Guerre d’Algérie



Nouvelle Revue d’Histoire – De nouvelles archives ont été ouvertes concernant la fin de la Guerre d’Algérie et ses séquelles. Elles portent sur le problème des Européens disparus et sur le sort des harkis. Pourriez-vous en expliquer l’importance ?

Jean Monneret – L’importance en est d’abord quantitative.
Il s’agit de plus d’une vingtaine de dossiers représentant quelques quatre-vingt cartons d’archives qui viennent s’ajouter à ceux que j’ai déjà consultés pour la rédaction de mon premier livre La Phase Finale de la Guerre d’Algérie.
En outre, j’ai eu la possibilité de consulter avec le général Faivre, les dossiers des français disparus conservés au Quai d’Orsay.
J’ai en outre consulté à deux reprises, les dossiers de la Croix Rouge à Genève.

Sur le plan qualitatif, l’ouverture de ces archives est extrêmement importante car elle permet de cerner l’ampleur du problème des disparus et le sort exact des supplétifs musulmans de l’Armée française.
Procès-verbaux de gendarmerie, dépêches et analyses du 2ème Bureau, listes, photographies, tout y est.

N.R.H. – Pouvez-vous en dire plus sur le contenu ?

J.M. – D’abord, le phénomène des enlèvements perpétrés par le FLN après les Accords d’Evian apparaît très clairement.
Les dates précises du déclenchement, les phases les plus aiguës du mouvement, le sort des victimes sont mieux perçus.
Le rôle du 2ème Bureau qui apparaît fort bien informé et rend compte aux autorités, la faiblesse des réactions de celles-ci Tout cela est très net.

Certains agents consulaires et quelques officiers se sont cependant investis pour obtenir des libérations.

Au total, on ne peut plus dire que les archives sont seulement entrouvertes.
Il y a eu une avancée.

Ceci ne peut que modifier la vision que les historiens ont eu jusqu’à présent de la Guerre d’Algérie.

N.R.H. – Peut-on parler d’une volonté d’abandon des Européens d’Algérie et des Musulmans hostiles au FLN ?

J.M. – Nous savons depuis la publication du C’était De Gaulle d’Alain Peyrefitte que le Général se souciait peu de cette catégorie pourtant considérable de la population. C’est le fameux :
« Ils n’auront qu’à se débrouiller avec le nouveau gouvernement ».
Quand on lit ces archives, on s’aperçoit que le nouveau gouvernement algérien en question, faible, divisé et surtout soucieux de régler des comptes, n’a rien pu éviter à l’Algérie, quand il n’était pas lui-même à l’origine des pires exactions.
Un ordre de fer a été tardivement imposé par l’armée de Boumediene à l’automne de 1962.
Les Européens étaient déjà partis en grand nombre et les harkis ont continué d’être persécutés.

Les autorités françaises n’ont pas voulu réagir fermement.
Quand on songe à ce que les Américains ont fait pour leurs disparus militaires au Vietnam.
Quand on songe aux pressions qu’ils ont exercées sur ce pays, on est frappé en comparaison par la mollesse et la complaisance du gouvernement français.

N.R.H. – Vous pensez donc que les nouvelles archives vont induire une vision neuve de la Guerre d’Algérie et une meilleure connaissance historique de ce conflit ?

J.M. – Actuellement, une énorme campagne est orchestrée par des historiens politiquement très marqués, qui veulent donner de ce conflit une image unilatérale et fausse, ainsi d’ailleurs que de la colonisation en général. Evoquant LE crime colonial avec un article défini et un L majuscule, traitant de négationnistes tous ceux qui ne sont pas d’accord avec eux, les représentants de cette tendance oublient deux choses importantes :
- un, la Guerre d’Algérie fut une guerre contre le terrorisme et non pas une guerre destinée à maintenir le statu quo colonial.
- Deux, le FLN a fait de très nombreuses victimes dans la population civile tant musulmane qu’européenne.

Oublier ces victimes, en sous-estimer le nombre, les passer sous silence est indigne d’historiens.
Désormais, il sera plus difficile de le faire grâce à cette ouverture d’archives.
Il sera plus difficile de faire ce que les médias audiovisuels ont fait pendant l’année 2003 : charger l’Armée française de tous les crimes et oublier ceux de la partie opposée, comme s’il devait y avoir de bonnes et de mauvaises victimes.
Moins d’idéologie et plus d’Histoire, voilà ce que l’on peut espérer.
Plus d’objectivité aussi de la part de la grande presse écrite qui ignore systématiquement les livres qui ne lui plaisent pas car elle est tenue en main par la double mouvance socialiste et gaulliste.
Celle-ci a implanté en France une idéologie dominante, anti-coloniale, qui présente en outre le général De Gaulle comme l’homme qui a réglé le problème algérien.
Or, le problème algérien est toujours là et il n’a pas fini de peser.

N.R.H. – Les chiffres des victimes dont vous parlez, peuvent-ils être précisés car des polémiques ont eu lieu à ce sujet ?

J.M. – Peu de vrais historiens (aucun à vrai dire) ne prennent au sérieux le chiffre, avancé par le FLN, d’un million de morts algériens prétendument causé par les opérations militaires menées au cours du conflit.
Certes, le temps de guerre se prête mal, pour d’évidentes raisons, aux décomptes précis et aux statistiques rigoureuses.
Ce dont on dispose est parfois basé sur des évaluations d’une précision variable. Il en est ainsi pour le chiffre de harkis massacrés par le FLN.
Les choses sont différentes pour les Européens disparus dont les statistiques sont plus fiables.
Malheureusement, certains Français d’Algérie et certains amis des harkis se sont livrés dans ce double domaine à des surenchères hyperboliques regrettables.
Elles ne reposaient sur rien puisqu’il n’y avait pas d’archives.
Certains ont nui ainsi à la cause qu’ils servaient.
Les nouvelles archives permettront d’en finir peu à peu avec cette situation pénible.

J’en profite pour souligner qu’en ce qui concerne les enlèvements et les massacres d’Européens perpétrés à Oran le 5 juillet 1962, au lendemain de l’Indépendance, ils apparaissent désormais clairement.
Les chiffres sont inférieurs à ceux que l’on a brandis avec beaucoup de légèreté, mais ils sont bien précis néanmoins.
Le livre du général Katz, préfacé par C.R. Ageron, apparaît en contrepartie pour ce qu’il est : un plaidoyer laborieux où abondent les contrevérités.

N.R.H. – Vous avez fait allusion aux dossiers des Français disparus en Algérie, qui sont conservés au Quai d’Orsay. Sont-ils accessibles ?

J.M. – Ils sont accessibles aux familles de disparus qui en font la demande.
Une équipe a également travaillé sur ces dossiers à la demande du Président de la Mission Interministérielle aux Rapatriés.
Je m’y suis consacré ainsi que le général Faivre. L’objectif était d’étudier l’ensemble et de préciser le nombre des disparus, celui des gens libérés et des cas litigieux, ainsi que les circonstances des enlèvements.

Malheureusement, on ne nous a pas épargné certains obstacles bureaucratiques, contrairement à ce qui se passe au Service Historique de l’Armée où les dossiers sont ouverts sans réticence.
Enfin on a constamment mis l’accent sur la nécessité d’aller vite, ce qui n’est jamais propice à un travail fructueux. Je ne peux que formuler des réserves sur les résultats d’une enquête menée dans ces conditions.

Il n’empêche que l’ouverture de toutes ces archives, prise dans son ensemble, est un phénomène hautement positif dont les historiens tiendront compte.
C’est un pavé dans la mare des idéologues et des faux historiens, inconditionnels du FLN qui ont imposé leur point de vue à la télévision en 2003, prétendue année de l’Algérie, année de la propagande FLN en réalité.

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