A propos du film de J.P. Lledo. Histoires à ne pas dire et de quelques questions conjointes.

J.P. Lledo est un cinéaste de mère berbère et de père pied-noir. Les particularités de sa biographie l’ont fait citoyen algérien et c’est un choix qu’il assume. Ce choix, est-il besoin de le dire, est fort éloigné du mien. Ce qui importe ici, est de constater que, tout en se situant dans la « mouvance anticoloniale », Lledo en est venu à contester certains tabous de l’Algérie indépendante. Cela va assez loin, car il pose quelques questions très subversives sur les massacres d’Européens du 20 août 1955 dans le Constantinois, sur le 5 juillet 1962 à Oran, sur l’assassinat de Raymond Leyris (le beau-père d’Enrico Macias), immense musicien, spécialiste du Malouf, adulé des Musulmans etc. D’une manière globale, son film montre une image des rapports entre les Musulmans et les Européens d’avant 1962, qui n’a strictement rien à voir avec la propagande manichéiste, et haineuse que diffuse le gouvernement algérien depuis 46 ans. Et que ses amis français se croient obligés de relayer ici. La dernière séquence du film de Lledo est particulièrement savoureuse : elle montre des Musulmans, vivant à Oran, qui se retrouvent, après des décennies, pour évoquer la Calère où ils vécurent avec des Espagnols. Ils s’interpellent, par jeu, en pur castillan et leurs épouses, voilées, interprètent, non sans talent d’ailleurs Besame mucho puis El emigrante. C’est là un morceau d’anthologie, qui vaut son pesant d’harissa, et qui met en pièces un demi-siècle d’agit-prop. Le film de Lledo a été interdit en Algérie. On est tenté d’écrire : comme de bien entendu.
Certes, cette vision de l’Algérie est partielle et elle est, naturellement, controversée. Elle gêne néanmoins considérablement les tenants de la pensée automatique. Le Monde du 27 février reflète cet embarras et il consacre une pleine page à ce film dérangeant. La journaliste, Madame Beaugé s’est effacée devant 3 historiens : Djerbal, Harbi, et naturellement, l’inévitable Stora, le Big Brother de la recherche historique. On apprend ainsi que ce dernier a longtemps vécu en Algérie. Or l’important, ici, était d’avoir longtemps vécu en Algérie française. Sauf erreur de notre part, l’intéressé l’a quittée à l’âge de 11 ans. Passons.
Mes trois collègues se livrent dans cette page du Monde à un tir de barrage contre le film. Ils perdent ainsi l’occasion de se faire les avocats de tout ce qui permet de s’éloigner de la propagande, de souligner les nuances et les complexités de l’Histoire, de se faire ainsi, peu ou prou, les artisans du rapprochement des peuples.
L’article souligne, à propos des massacres racistes du 20 août 1955, que les fellahs misérables du Constantinois vivaient dans un « total archaïsme ». « D’où », lit-on ensuite, « des accès de violence brute sans rapport avec le nationalisme algérien ».
Vous avez bien lu : il n’y a pas de rapport entre la violence et le nationalisme algérien.
Les bras m’en tombent !

Voici une analyse curieuse. Même le plus humble des étudiants de nos facultés d’Histoire sait que le Constantinois fut le berceau du nationalisme algérien. La révérence que les personnes précitées semblent porter à cette idéologie nationaliste est surprenante. Elle semble le tabou des tabous en matière d’Histoire de l’Algérie. La vérité est que le massacre du 20 août fut voulu, ordonné, organisé par les chefs locaux du FLN. Il est vrai que la tactique de Zighout Youcef fut critiquée au Congrès de la Soummam. Il n’en demeure pas moins que le FLN est resté une organisation massacreuse. Outre les attentats aveugles de la Bataille d’Alger (présentés une fois encore comme une riposte à l’attentat du 10 août alors que l’ordre du FLN d’abattre tout Européen entre 18 et 54 ans date du 20 juin 1962), le FLN a commis le massacre de Mélouza en mai 1957, auquel on peut ajouter les multiples tueries d’Amirouche en Kabylie, et bien sûr, les massacres de harkis, les assassinats et les enlèvements de pieds-noirs en juillet et août 1962.
L’article du Monde soulève à propos du terrorisme aveugle du FLN une bonne question. « Les nationalistes algériens avaient-ils d’autre choix ? »
Il ne répond pas. En revanche, on affirme que le système colonial empêchait « rigoureusement » (sic) les Algériens de se faire entendre. On affirme que « la discrimination était établie à tous les niveaux » (sic) et que « … les Juifs avaient la nationalité française depuis 1870, mais pas les Musulmans » (resic).
Passons sur ces approximations, ces demi-vérités et ces contrevérités qui de toute façon n’excusent en rien les massacres.
Je le dis encore une fois : « Et après ! Même si cela était vrai à 100 % ! [c’est très loin d’être le cas]. En quoi cela justifierait-il le massacre des innocents, femmes et enfants compris ? » Les résistants français ne posaient pas de bombes dans les cafés, les écoles, les autobus, ou les lampadaires à l’heure où se rassemblent les banlieusards pour rentrer chez eux. Ils ne tuaient pas les bambins et les mères de famille. Ceci fut la marque du nationalisme algérien, n’en déplaise à certains. La marque, la tache, le stigmate, le sceau, le cachet, la griffe de ce mouvement, de cette doctrine. Voici une vérité historique que nul ne parviendra à mettre sous le boisseau.

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