Voies et moyens de la réécriture de l’Histoire

On peut lire dans le livre de S.Thénault «Histoire de la guerre algérienne d’indépendance » des choses fort instructives.

Le titre d’abord : La Guerre d’Algérie est devenue la guerre d’indépendance. Les gens du FLN préfèrent parler de la guerre de « libération nationale ». Gageons que l’auteur n’aura pas voulu aller jusque là. Guerre d’indépendance constitue un moyen terme, révélateur. On nous précise qu’il s’agit d’une guerre « algérienne ». Que signifie au juste en français « moderne » cet adjectif ethnique ou régional accolé au mot guerre ? Il fait furieusement penser à L’Habit Vert de Flers et Caillavet où la duchesse (Elvire Popesco) demandait à quelqu’un des nouvelles de son « italien voyage ».
Mais passons sur les détails !

On lit aussi, p.248, « Le cessez-le-feu marque la fin de la guerre pour les autorités officielles (sic) des deux pays« .
Ainsi donc pour cet auteur, le « GPRA-FLN » était au 19 mars 1962 une autorité officielle ! Passons encore car il y a mieux !

Lisons donc :

p.248 :
« La situation de violence, qui perdure au delà, n’est pas de leur fait et, pour cette raison, il serait difficile aujourd’hui, pour les pouvoirs publics français, d’admettre une autre date que celle du 19 mars pour célébrer officiellement la fin du conflit. Cette conjoncture postérieure au cessez-le-feu, créée par les jusqu’au-boutistes de l’Algérie française, explique en grande partie pourquoi les accords d’Evian sont restés lettre morte pour les Français d’Algérie, contraints, dans leur immense majorité à un départ précipité, sans retour ultérieur. »

P.252 :
« S’ils fuient le climat de violence créé par l’OAS, les Français d’Algérie partent aussi par peur des réactions algériennes. Ils craignent les vengeances, enlèvements et torture, de la part de groupes armés qui agissent en se parant de la lutte contre l’OAS. Leurs actes, cependant, n’atteignent pas l’ampleur de ceux de l’Organisation. A Alger, le 14 mai, lorsque le commandant Azzedine envoie ses hommes, en petits commandos, exercer des représailles dans les quartiers européens, ils font 17 morts, au hasard. Et le bilan officiel, du 19 au 31 décembre 1962 [sic! probablement du 19 mars au…], comptabilise 3018 Français d’Algérie enlevés, dont 1245 ont été retrouvés, 1165 décédés et 608 sont restés disparus. [Une note renvoie à Daniel Lefeuvre, in Stora-Harbi, La Guerre d’Algérie, p.279]« 

« Que s’est-il passé ? Après le cessez-le-feu, les rangs de l’ALN grossissent de combattants de la dernière heure, dont les hommes venus de la force locale, appelés les « marsiens« . Auraient-ils cherché, par excès de zèle, à racheter un engagement tardif ? Toutes les exactions ne leur sont pas imputables. En réalité, les hommes de l’ALN, ceux qui prennent les armes après le cessez-le-feu comme les autres, sont mus par leur propre interprétation de l’accession à l’indépendance : Cette perspective signifie pour eux une réappropriation du pays, synonyme d’un départ des Français et de la possibilité de prendre une revanche sur 132 ans de tutelle coloniale […] Ils sont trop loin des accords d’Evian rédigés par des hommes d’Etat – ou qui se considèrent comme tels – dont la mission était d’encadrer la marche vers l’indépendance, par un accord bilatéral prévoyant un statut pour les Français d’Algérie restant y vivre, et fixant les conditions de liquidation de leur patrimoine, pour ceux qui partaient. Mais le GPRA ne contrôle pas l’ALN intérieure… »

On admettra qu’il y a ici en matière de désinformation quelques morceaux de choix.
Reprenons donc les faits d’abord, les procédés ensuite.

Première erreur : La conjoncture postérieure a été créée par les « jusqu’au-boutistes de l’Algérie Française« . Cette périphrase désigne bien entendu l’OAS. Or, il serait certes faux de nier que l’action de cette dernière a eu une influence sur la conjoncture, mais de là à affirmer, comme une vérité démontrée, que telle est la cause quasi unique de l’échec des Accords d’Evian et de l’exil « précipité » et « sans retour ultérieur » des Français d’Algérie, il y a une marge.

Thénault tient en effet pour nuls et non avenus, des faits historiques, ici, délibérément négligés par son texte.
Parmi ces faits, citons d’abord :

– L’ensemble des exactions du FLN commises postérieurement au 19 mars 1962 (Rappelons ainsi qu’à partir du 17 avril, à Oran, à Alger, dans la Mitidja et dans l’Oranie simultanément, une campagne massive d’enlèvements d’Européens fut déclenchée par des commandos du FLN).

Certes, l’auteur y fait allusion, mais de manière feutrée et en dissimulant la responsabilité du FLN. Ce dernier l’a pourtant reconnu en maintes déclarations, ou encore dans des livres de souvenirs écrits par certains de ses responsables ou partisans (cf – les livres de Si Azzedine, de Redha Malek, un article de Vincent Monteil dans Historia Magazine, etc…)

« S’ils fuient le climat de violence créé par l’OAS, les Français d’Algérie partent aussi par peur des réactions algériennes. Ils craignent les vengeances, enlèvements et tortures de la part de groupes armées qui agissent en se parant (sic) de la lutte contre l’OAS. » Inexact. Les groupes armés en question sont des groupes du FLN. Ceci est omis. (Voir les archives du SHD qui regorgent d’informations sur ce point.) Ces groupes qui sont tous passés à l’action le même jour, comme par hasard. Les groupes qui enlèvent des Pieds-Noirs au petit bonheur sont des groupes armés du FLN. Voir Si Azzedine, « Et Alger ne brûla pas » (éditons Stock), pages 217 à 231. En négligeant ce livre, en négligeant les archives militaires, en négligeant ce qui a pu être écrit déjà sur ce sujet (voir livres de Monneret et de Faivre parus bien antérieurement), l’auteur n’écrit pas mais réécrit l’histoire.
(Notons que dans la bibliographie des livres de Stora, nos ouvrages sont plus ou moins systématiquement « oubliés« . Ce fut également le cas, lors de l’émission de télé du 12 septembre sur le 26 mars 1962, rue d’isly.)

Passons sur la comptabilité erronée de S. Thénault qui se réfère à des chiffres dépassés depuis un moment déjà et qui ne tient aucun compte des recherches effectuées dans les archives du Quai d’Orsay dès 2004.
L’auteur range les enlèvements dans la catégorie des exactions imputables aux « marsiens« , ces ouvriers de la 25eme heure se faisant tardivement des révolutionnaires zélés. Nous savons nous, qu’il y avait toute une organisation de la Zone Autonome d’Alger du FLN, chargée d’opérer des enlèvements (SHD. 7u 61 pour ceux que les archives intéressent).
Nous connaissons le mot d’ordre de la Wilaya 4 : « Enlever 7 à 8 européens dans chaque localité de la Mitidja« . Mettre les enlèvements sur le compte des marsiens ne tient pas. Ce n’est d’ailleurs pas exactement ce que dit l’auteur, qui apparemment ne veut pas verser dans la propagande FLN pure et simple. Selon en effet ce qui est écrit : « Les hommes de l’ALN sont mus par leur propre interprétation de l’accession à l’Indépendance. »
Comme cela est joliment dit ! C’est à dire « réappropriation du pays« . Bel euphémisme ! En réalité, il faut comprendre confiscations, vols, intimidations diverses. Réappropriation du pays est synonyme d’un départ des Français et de la possibilité de prendre une revanche sur 132 ans de tutelle coloniale [traduction : épuration ethnique motivée par l’avidité de s’emparer des terres, des appartements, parfois des femmes des pieds-noirs].
Nous connaissons tous des exemples de ce genre, ils sont innombrables. Le cas est bien connu à Alger de cet européen, toujours porté disparu à ce jour, enlevé par des militaires du FLN et dont la villa fut occupée dès le lendemain par un officier de la Wilaya4. Les archives à Vincennes regorgent d’affaires de ce type.
On nous dira qu’il s’agissait de prendre une « revanche sur 132 ans de tutelle coloniale« … !!!

Au fond, quelles sont les méthodes utilisées dans le passage cité ? Celles de l’agit-prop habituelle consistant à grossir certains faits, à en amoindrir d’autres et à en dissimuler quelques-uns.
On notera en particulier que l’auteur néglige tous les faits établis par la recherche antérieure même appuyée par les archives. La responsabilité du FLN y apparaît en effet pour ce qu’elle est : écrasante. Mais la presse de l’époque également, Figaro, Monde compris, regorge d’informations sur les enlèvements d’Européens. Là encore, la responsabilité des commandos du FLN est aveuglante. Certes il y a eu des dérives et des groupes incontrôlés, mais leur faire porter la responsabilité essentielle des enlèvements est inexact. Pourquoi alors le FLN a-t’il refusé, GPRA compris, de désavouer officiellement ces enlèvements, avant la proclamation de l’Indépendance ?

Le silence du FLN officiel est l’aveu même de sa complicité et de sa responsabilité. Les propagandistes et les thuriféraires de ce mouvement ne changeront rien à ce fait historique.

Note sur l’émission de France 3 du 12 septembre

Note sur l’émission de France3 du 12 septembre.

1°/ Cette émission est conçue globalement dans un esprit de relative compassion envers les épreuves des PN et sera, sans doute, reçue comme telle par les intéressés.
2°/ Les égratignures envers les dirigeants de l’OAS et l’établissement de responsabilités parallèles entre eux et les autorités militaires, en bref, l’analyse d’une symétrie, du genre d’un côté il y a ceci et en face, il y a cela est simplement esquissée mais non poussée vraiment. C’est aussi bien. Mais faiblesse des interviews de Susini et de Perez.

3°/ Bien que l’auteur du film ait lu le livre de Dessaigne dont il extrait des textes et des illustrations, il n’utilise pas vraiment ses révélations.
4°/ En particulier, la fameuse note d’Ailleret défendant d’utiliser les tirailleurs en milieu urbain au contact de la foule �?? et qui a disparu des archives �?? est mentionnée mais pour la forme. Weber se garde d’en dire plus car il sait qu’il est sur un terrain glissant.
5°/ On mentionne également mais sans insister les tirs, ou prétendus tirs de FM, à partir du 64 rue d’Isly ou 22 rue Lelluch. Or, il est possible de démontrer aujourd’hui compte tenu du dossier, que ces tirs sont loin d’être prouvés, notamment celui du 64 rue d’Isly.
6°/ Au total, l’émission est relativement acceptable, mais reste aussi politiquement correcte que possible.

Jean Monneret