Interview de Jean Monneret pour le journal hebdomadaire LIBERTE DIMANCHE (Paris Normandie)

Sandra Calme LIBERTE DIMANCHE – 1/ Expliquez-nous pourquoi la guerre d’Algérie a longtemps étè appelée « la guerre sans nom » ?.
Jean Monneret – A l’époque, tout le monde parlait de guerre d’Algérie. Sauf l’administration française qui disait « maintien de l’ordre ». Il est vrai que ce n’était pas une guerre au sens du droit international car elle n’opposait pas 2 pays constitués. Elle se passait sur des départements alors français. Ceux qui ont vécu ce conflit savent toutefois qu’il a eu l’ampleur et la violence d’une guerre.
SC – 2/ En quoi peut-on dire que la guerre d’Algérie a marqué l’Histoire de la France ?

JM – La guerre d’Algérie a marqué l’histoire de France ne serait-ce que parce qu’elle a conduit ,en 1958, à créer la 5ème république et nos institutions ;la fin du conflit marqua aussi le retour d’une politique étrangère plus active.
SC – 3/ En quoi marque-t-elle aujourd’hui l’Histoire de l’Algérie ?
JM – Le régime algérien présent est un pur produit de la Guerre d’Algérie .Il a hérité de déséquilibres culturels ,sociaux et institutionnels forts et d’une classe politique militaire autoritaire et pas toujours désintéressée.
SC – 4/ Toutes les responsabilités ont-elles oui ou non été épinglées aujourd’hui ? Ou que reste-t-il à faire ?
JM – Tout n’a pas été dit concernant les responsabilités des hommes politiques de ce temps. Les méthodes ultra violentes du FLN ont surement prolongé le conflit mais du côté français, on a pas exploité correctement le désir de paix des maquisards de l’intérieur en 1960. Les négociations d’Evian s’accompagnèrent de tractations secrètes sur lesquelles un voile reste posé. Les disparitions d’Européens et les exactions contre les harkis pouvaient être évitées. Les historiens devraient pouvoir mieux étudier les archives.
SC – 5/ Les hommes politiques en font-ils trop à l’heure de se souvenir de la guerre d’Algérie ?
JM – Actuellement certains hommes politiques français en rajoutent dans la repentance. D’autres s’efforcent de capter tel ou tel électorat. Il faudrait mieux laisser la parole aux historiens à condition que la diversité des points de vue se puisse exprimer. Ainsi, les mémoires opposées pourraient s’apaiser mais elles ne pourront jamais se réconcilier ou se confondre.
16 mars 2012

Interview de Jean Monneret non publié dans l’Echo de l’Oranie (Mai 2006)

1è re question : Vous êtes un historien reconnu de la guerre d’Algérie, vos travaux étant marqués par un souci réel d’objectivité. Pourquoi avoir spécialement orienté vos recherches sur la dernière période de cette guerre, ce que vous appelez « la phase finale » ?
Réponse : Tout simplement parce que cette période, celle notamment qui suivit le « cessez-le-feu » du 19 mars, a été marquée par 2 tragédies : les enlèvements d’Européens et le massacre des harkis par le FLN. Elles furent scandaleusement passées sous silence pendant presque trois décennies. Certes, d’autres que moi en ont parlé, mais concernant les Pieds-Noirs enlevés, je suis le premier à avoir traité le problème en historien, documents à l’appui. Sur les harkis, mes mérites sont moindres car le général Faivre avait déjà apporté une solide contribution à l’analyse de leurs épreuves. Ces deux drames ne peuvent plus être ignorés désormais des universitaires et des spécialistes. On peut espérer qu’un jour, seul l’Amiral De Gaulle croira encore qu’il n’est rien arrivé aux harkis.

2è me question : Sur le nombre de civils disparus à Oran le 5 juillet 1962, et plus largement, sur les disparus après le 19 mars 62, – les accords d’Evian -, on constate une véritable bataille des chiffres. La plupart des « historiens » minimisent outrageusement le nombre de victimes (25 à Oran, pour Jacques Marseille). A quoi attribuez-vous cette négation d’une réalité dramatique aujourd’hui largement établie, notamment pas vos travaux ?
Réponse : Redisons-le à nouveau : les batailles de chiffres sont un piège dont il faut se garder. Jacques Marseille a commis l’erreur de reprendre le nombre donné par Le Monde du 8 juillet 1962. Ce chiffre émanait d’un médecin du FLN. Il n’est pas fiable. Il ne concerne d’ailleurs que les morts retrouvés dans la rue ou à l’hôpital. Un historien algérien a affirmé que les registres de décès de la ville d’Oran comptent environ 46 personnes européennes, retrouvées mortes le 5 juillet. Les registres du cimetière d’Oran comporteraient une vingtaine ou une trentaine d’Européens non identifiés, inhumés à la même date. S’ajoutent-ils aux précédents ou leur liste recoupe-t-elle la première ? Difficile à dire actuellement. Ce décompte est d’ailleurs totalement insuffisant, car le plus grand nombre de victimes du 5 juillet est constitué d’Européens enlevés dans la rue ou chez eux et portés disparus jusqu’à nos jours. Ne pas en parler et n’évoquer que des cadavres retrouvés et répertoriés relève de la désinformation.
Les archives militaires, les documents du 2è me Bureau que j’ai consultés par dérogation, contiennent une liste de 453 personnes enlevées. En une journée (ou deux si l’on tient compte du 6 juillet qui vit aussi des enlèvements), c’est énorme. Les détails figurent dans mon livre. Ce chiffre correspond à un ordre de grandeur que j’estime assez vraisemblable. Pourquoi ? Car il correspond à peu prè s aux dossiers déposés au Quai d’Orsay ainsi qu’à ceux dont disposait Jean Herly, le Consul Général de France quand il rencontra Ben Bella. Vers la fin du mois de juillet 1962, si mon souvenir est bon. Une marge d’incertitude subsiste néanmoins et nul ne saura sans doute jamais exactement combien de victimes fit le 5 juillet. Il faut toutefois se garder d’avancer des chiffres hasardeux. Tout doit être justifié et le plus rigoureusement possible.
3è me question : Avec ce dernier ouvrage, très documenté, aux informations rigoureusement recoupées, vous fournissez un rapport essentiel sur ce drame du 5 juillet. Allez-vous poursuivre vos recherches, et dans quelles directions ?
Réponse : J’ai simplement essayé d’établir de maniè re irréfutable que le général Katz a menti, qu’il n’a pas fait rechercher nos compatriotes enlevés, que l’Armée était bel et bien rigoureusement consignée dans les casernes, que le massacre et les inhumations clandestines du Petit-Lac ont bel et bien eu lieu. Cela je l’ai prouvé, documents à l’appui. Ce sont des faits historiquement établis et désormais incontestables.
Bien sûr, les Oranais étaient déjà convaincus de tout cela, mais l’important est d’en convaincre les autres, la communauté universitaire et l’opinion publique en général, nos compatriotes métropolitains qui ignorent toujours tout de ces drames.
Il reste encore des recherches à faire et bien des points à éclaircir. Il n’y a pas suffisamment de témoignages relatifs aux assassinats de Pieds-Noirs dans les caves du commissariat central. Il n’y a pas un seul document sur ce point dans les archives consultées. Je considère ces assassinats comme probables mais quelle en fut l’ampleur ? Beaucoup reste à faire pour que cet épisode passe du probable au certain.
Un historien se doit d’être rigoureux. Compte tenu de l’hostilité rencontrée dans une bonne partie des médias, la rigueur doit être extrême. Cette exigence est parfois mal comprise de certains des nôtres.
Un second point à éclaircir est celui de l’heure d’arrivée des gendarmes au centre d’Oran. Alors que le général Katz prétend leur avoir ordonné d’intervenir « immédiatement », les archives militaires placent leur intervention à 14h 30 ou à 15h 30. Nous sommes persuadés que des tractations avec le FLN, et peut-être même avec Paris, ont eu lieu avant. Lesquelles ? Nous le saurons peut-être bientôt.
4è me question : Vous avez précisément décrit les responsables directs et indirects de ce qui figurera bien, un jour proche peut-on espérer, comme une des pages les plus honteuses de l’histoire nationale. Croyez-vous qu’aujourd’hui, l’opinion et ceux qui la font, sont susceptibles d’accepter cette vérité dérangeante ?
Réponse : Les responsabilités sont claires ; elles se situent au sommet de l’Etat. Je ne crois pas que la France soit prête à accepter cette vérité. Elle est trop dérangeante pour au moins deux raisons :

  • le mythe gaulliste fait partie intégrante de l’idéologie officielle et il est soigneusement entretenu ;
  • les médias, audiovisuels surtout, sont massivement gagnés à la propagande anti-coloniale, tiers-mondiste, immigrationniste. C’est dans l’air du temps. Sur leurs écrans, l’indépendance de l’Algérie est devenue la « libération » de l’Algérie. Dans un tel contexte, les massacres du 5 juillet, les revendications des victimes, l’exigence de vérité sont autant d’obstacles à leur conformisme ronronnant, à leur emprise totalitaire sur les masses, à leurs entreprises de décervelage. Les hommes des médias ont choisi de ne pas parler du 5 juillet et dès lors, l’opinion risque de rester ignorante un certain temps. On parle par contre abondamment d’autres victimes, les manifestants pro-FLN du 17 octobre 1961, par exemple. Le Maire de Paris a même fait apposer une plaque à leur mémoire. Tout se passe comme si, dans la France actuelle, il y avait de bonnes et de mauvaises victimes, celles que l’on déplore et celles que l’on oublie. Les nôtres se situant évidemment dans la deuxiè me catégorie.

Dans cette « logique » perverse, nos compatriotes oranais tombés et enlevés le 5 juillet, sont des victimes importunes que l’on tente de faire passer aux oubliettes de l’Histoire.
5è me question : Enfin, que peuvent faire nos compatriotes, organisés dans les associations, ou individuellement, pour faire cesser ce « mur du silence » dressé face aux milliers de nos morts et disparus de 1962 ?
Réponse : Les Associations ont déjà obtenu que soit publié le rapport de la Croix-Rouge de 1964, que soient ouverts aux familles les dossiers du Quai d’Orsay et diverses choses. Elles doivent continuer leur action et, avant tout, écarter les querelles internes qui nous affaiblissent.
Individuellement aussi nos compatriotes peuvent se mobiliser pour soutenir ceux qui combattent, trè s difficilement, pour la vérité. Là aussi, les débats et les conflits subalternes doivent cesser.
Nos ennemis, eux, ne se trompent pas d’adversaire. Ainsi, mon livre sur le 5 juillet est scandaleusement mal distribué dans le Midi de la France. On le trouve difficilement. Le Figaro Littéraire a refusé d’en parler. Une certaine historienne gauchiste me prend pour cible.
Mes compatriotes, mes amis peuvent m’aider en réclamant mon livre dans les librairies, singulièrement les unités de grande diffusion en zone urbaine, comme la FNAC ou Virgin, ou, par exemple, Cap 3000 à Nice. C’est un acte militant, simple à la portée de chacun, dont les effets peuvent être considérables.
Car, ce livre n’est pas le livre de Jean Monneret, il est celui de tous les Oranais, de tous ceux qui n’ont pas oublié et qui veulent crier au monde que le 5 juillet 1962 fut l’Oradour des Pieds-Noirs. Un Oradour qui fut trop longtemps dissimulé.