Des chiffres et des lettres

A différentes reprises, des discussions voire des contestations sévères ont pu se produire dans la communauté des français d’Algérie au sujet du chiffre de nos compatriotes enlevés après « le cessez-le-feu » du 19 mars 1962 ou de celui de nos compatriotes harkis massacrés par le F.L.N. le problème des harkis sera abordé ultérieurement dans une autre étude. Je ne reprendrai pas ici les nombres contestables qui ont circulé et circulent encore. Je veux simplement indiquer ceux qui me paraissent les plus crédibles et pourquoi.
Ma recherche a commencé il y a une trentaine d’années. J’ai consulté les archives de la Croix-Rouge, celles du Service Historique de la Défense et celles du Quai d’Orsay ainsi que différents fichiers privés. Depuis 1985, je me tiens aux côtés de familles et d’associations de disparus pour les aider, dans la mesure de mes moyens, à faire valoir leurs droits et faire connaître à une opinion publique française indifférente ou hostile la réalité de ce qui s’est passé.
Sans polémiquer avec quiconque, sans ajouter aux divisions et dans le simple but de rechercher la vérité, je dirai ici ma position sur ce problème complexe. Ceci fera l’objet de plusieurs contributions et études successives. Véritas liberabit vos
Y A-T-IL EU 25 000 EUROPEENS ENLEVES APRES « LE CESSEZ-LE-FEU» du 19 MARS 1962 ?

En matière de chiffres, il faut faire une distinction entre les statistiques basées sur des recherches ou des décomptes plus ou moins officiels et les évaluations. Ces dernières sont parfois rendues nécessaires par l’absence d’enquêtes ou de recensement précis. Tel est le cas pour le massacre des harkis ; nous traiterons ce problème ultérieurement.
En ce qui concerne nos compatriotes disparus, il existe des statistiques et des décomptes émanant des services de l’Armée et des services diplomatiques. La Croix-Rouge a également traité un certain nombre de dossiers, mais de manière limitée et dans un but précis. Enfin, des associations comme l’ADDFA, Association de Défense des Droits des Français d’Algérie, ou l’ASFED, Association de Sauvegarde des Familles et Enfants de Disparus, ont établi des listes de disparus. Des personnes privées possèdent des listes établies en 1962 et complétées ensuite de diverses manières (et de fiabilité variable ou incertaine en l’absence de confrontation avec le fichier central des Rapatriés ; confrontation actuellement en cours, semble-t-il).
Nous allons examiner les données fournies et les difficultés qui s’attachent parfois à leur examen. Une mention particulière sera faite in fine des confusions diverses répandues sur ce point dans nos milieux.
Pendant longtemps, le chiffre « officiel » des français enlevés en Algérie (par le F.L.N) pendant la guerre d’Algérie, et plus particulièrement après le 19 mars 1962, fut de 3018. Il résultait d’une communication faite le 24 octobre 1964 par Jean de Broglie, alors Secrétaire d’Etat aux Affaires Algériennes, devant les sénateurs. Plusieurs l’avaient durement interpellé sur ce point, dont Etienne Dailly.
Ce chiffre a été modifié récemment à la suite d’enquêtes menées dans les archives du Quai d’Orsay, par une équipe de fonctionnaires de l’ANIFOM en 2004, à la demande du Haut Comité aux Rapatriés. Il a été porté à 3846 après qu’aient été retrouvés, notamment à Nantes, des fichiers divers qui n’avaient pas fait l’objet d’un recensement.
Nous avons donc une série de chiffres qui se présentent grosso modo ainsi :

3018 disparus devenus ensuite 3 846 après vérification
4 635 noms dans un fichier détenu à titre privé par une famille de disparus.

+ 2000 personnes enlevées recensées, selon ses dires, par feu le capitaine Leclair, animateur de l’ASFED, lequel indiquait qu’à ses yeux, une recherche complète incluant les militaires enlevés et pas seulement les civils, ferait apparaître un total de quelque 5 000 enlevés.
On peut par conséquent, avancer que les listes dont on dispose et, les différents fichiers publics et privés situent le nombre des français enlevés en Algérie (principalement après le « cessez-le-feu ») dans une fourchette allant d’à peu près 4000 (3846) à 5000.
Il y a une quinzaine d’années, le chiffre de 25 000 personnes victimes d’enlèvements se mit à circuler dans le milieu des « Rapatriés » d’Algérie. Ce chiffre, était de 5 à 8 fois plus élevé que ceux que l’on connaissait jusqu’alors. Rapporté à une population d’environ 1 000 000 de pieds-noirs, il équivalait à 2,5% de l’ensemble. Et même plus, si l’on considère qu’au 19 mars 1962, il n’y avait plus en Algérie que 850 000 pieds-noirs.
Rapporté par comparaison à une population de la France métropolitaine d’environ 50 millions d’habitants en 1962, il eût été l’équivalent d’un million 250 000 personnes enlevées, soit une proportion voisine des pertes de la Première Guerre Mondiale.
Un tel chiffre attirait l’attention et aurait dû appeler au minimum quelques justifications. Il apparut rapidement qu’il avait été fourni par le Ministère des Rapatriés alors dirigé par André Santini, en réponse au questionnaire d’une Association.
La provenance de cette réponse incita certains à penser que le Ministère « savait de quoi il parlait » jamais aucune justification ne fut pourtant fournie à l’appui de ce chiffre extraordinaire-ment élevé. Différents commentateurs le reprirent sans la moindre contestation, tandis que d’autres affichaient un scepticisme légitime.
Ce chiffre reposait-il sur des données fiables ? Reposait-il au contraire sur la probable erreur d’un scribouillard du Ministère peu au fait du problème ? Une démarche simple s’imposait : demander au Ministre André Santini de confirmer ce chiffre donné par le collaborateur d’un de ses services. C’est ce que nous fîmes par une lettre du 8 octobre 1994. Nous demandâmes simplement au Ministre s’il confirmait le chiffre de 25 000 de nos compatriotes enlevés durant le conflit, principalement après le 19 mars 1962.
Le Ministre ne le confirma aucunement. Il reprit, pour l’essentiel, les chiffres donnés au Sénat en 1964 par Jean de Broglie. C’est ce que montre sa lettre ci-après :[attachment=39:lettre1p.jpg]

La cause paraissait donc entendue. A ceci près que, quelques années plus tard, André Santini, en personne cette fois, et non plus un de ses sous-fifres, relança la confusion Parlant de nouveau des pieds-noirs enlevés en Algérie dans un article portant sa signature, (quoique sans doute rédigé par un de ses porte-plumes, compte tenu des m�?urs parlementaires), paru dans le Figaro du 10 juin 2000, il reprenait le fameux chiffre de 25 000 personnes enlevées. Ce faisant, il semblait conforter ce nombre et la position de ceux qui l’utilisaient. Monsieur Santini ne se souciait guère en l’occurrence de vérité historique ou d’exactitude comptable. Son but comme celui de la plupart des politiciens était de flatter la clientèle électorale en faisant mine de souscrire à ses revendications. Puisque d’aucuns en tenaient pour 25 000, va pour 25 000. D’ailleurs, n’y avait-il pas un autre responsable d’association qui affirmait quant à lui, qu’il y avait eu 50 000 enlèvements ?
Quand se tient la folle enchère, il n’y a plus lieu de s’arrêter.
Pour notre part, il ne nous restait plus qu’à redemander à l’ancien Ministre de s’expliquer.
Comme il ne répondit pas à la première lettre, je lui en adressai une seconde, rédigée en ces termes :
[attachment=40:lettre2p.jpg]
A cette lettre, l’intéressé répondit dans les termes flous et embarrassés ci-après :
[attachment=41:lettre3p.jpg]
Conclusion générale :
Aucun historien digne de ce nom ne pourrait prendre au sérieux, les informations pour le moins erratiques transmises par l’ex-ministre. Il a beau avoir été à la tête du Ministère des Rapatriés, sa contribution à l’histoire des dernières phases de la Guerre d’Algérie est sans valeur.
De toute manière, les archives sur ce point dépendent pour l’essentiel du Ministère de la Défense et du Ministère des Affaires Etrangères. C’est là que des recherches ont été faites. Elles ont permis de mieux connaître et d’affiner le chiffre des enlèvements. D’autres recherches continuent.
Des investigations menées dans le fichier central des Rapatriés permettront en particulier, de mieux connaître le nombre des personnes libérées et des personnes retrouvées. Jusque là, le maniement de chiffres inconsidérés, relèvera de la plus maladroite des propagandes.

Dissidence/dissonance

Trente années de lutte pour faire reconnaître le drame des Français disparus en Algérie en 1962
Note préliminaire
Dans le texte suivant, le mot media est toujours écrit sans s à la fin. En effet, il s’agit d’un mot latin au pluriel neutre ; nul besoin donc, de lui adjoindre une seconde marque de pluriel.
Au singulier, pour désigner UN moyen de communication, j’emploie tout naturellement le mot medium qui est le singulier du précédent.
L’expression un media est un pur solécisme.
La Une de France-Soir
Pour moi, tout commença au printemps de 1982. A cette époque, France-Soir, quotidien aujourd’hui trépassé, se vendait abondamment. Dans l’après-midi, de petites cabines de toile verte s’ouvraient sur les trottoirs parisiens. Le préposé aux ventes accrochait un exemplaire à l’extérieur afin que les passants en puissent découvrir la Une. Je lus, un jour de printemps, ce titre sidérant : « Des Pieds Noirs seraient toujours détenus clandestinement en Algérie, depuis 1962 ».
La nouvelle m’avait interloqué. Nous étions en plein sensationnalisme, avec tout ce que cela a de douteux. En même temps, je me trouvais renvoyé à un passé déjà ancien, auquel, pendant vingt ans, je m’étais efforcé de ne plus penser : la fin catastrophique de la Guerre d’Algérie.
En 1962, j’étais déjà installé en métropole depuis plus d’un an lorsque survint l’Indépendance. Celle-ci s’était produite après des combats apocalyptiques dans Alger et Oran, suivis ou plutôt accompagnés d’un flot de sang qui emporta des milliers d’Européens et de Musulmans (principalement d’ailleurs après l’accord du 19 mars 1962 signé à Evian).
Mes parents avaient pu rester à Alger jusqu’au 23 juin 1962. Ensuite la situation devint intenable. Ils avaient, ce jour-là, pris la direction de l’exil comme des centaines de milliers de compatriotes, chassés par l’insécurité. Un mois plus tard, je pris la décision, contre tout bon sens, j’en conviens, de me rendre en Algérie. J’étais chargé de récupérer les meubles et diverses choses que les miens avaient dû abandonner. Quelques jours avant mon départ, j’appris que ma grand-mère qui avait voulu obstinément demeurer en Algérie, était décédée. Arrivé dans les faubourgs d’Alger, à Maison-Carrée où mes parents résidaient, je dus organiser son inhumation et le déménagement du mobilier.
Ceci me prit un mois. Durant ce délai, je constatai que les commandos du FLN, les fidas(1), ainsi d’ailleurs que des éléments échappant à tout contrôle, enlevaient à qui mieux mieux les Européens résiduels. J’ai raconté en détail cette aventure dans un livre qui s’intitule Mourir à Alger (Ed. L’Harmattan. 2003).
Mais revenons à 1982 et à ma lecture de France-Soir. Le problème des Pieds Noirs enlevés en Algérie m’était bien connu. J’avais failli moi-même être kidnappé et j’avais eu toute latitude ensuite de remercier la Providence qui m’avait évité cette épreuve ainsi qu’à ma famille. Plus tard, nous apprîmes en effet que la moitié voire les deux tiers des personnes ainsi enlevées après le 19 mars 1962 (date du cessez-le-feu) et après l’Indépendance (proclamée le 3 juillet 1962) étaient définitivement portées disparues. Soit selon les recherches les plus récentes(2) : 1 583 personnes en très grande majorité européennes dont 1 253 enlevées après le cessez-le-feu du 19 mars 1962. Il faudra ajouter à ces chiffres 170 personnes enlevées figurant comme disparues mais dont on a retrouvé les corps.
Les autres, retrouvées ou libérées avaient été molestées, emprisonnées, torturées pour finir dans un état de délabrement physique ou psychique grave. Je connaissais différents cas de ce genre.
J’avais décidé jadis de ne plus parler de ce malheur. Installé définitivement en France, en septembre 1962, j’avais résolu de refaire ma vie et pour commencer, je m’étais marié. L’annonce du journal France-Soir de ce printemps 1962, par son côté sensationnel, m’avait secoué. Des disparus de l’époque auraient donc continué à vivre là-bas, secrètement détenus. Je ne pouvais y croire et je ne pouvais cesser d’y penser. Ces nouvelles bouleversèrent l’idée que je m’étais faite de la phase ultime de la Guerre d’Algérie. Les souvenirs des évènements de l’époque, que pendant vingt ans j’avais refoulés, envahissaient sans cesse mon esprit. J’avais voulu oublier et je n’avais RIEN oublié.
J’avais lu l’article avec une attention passionnée. Néanmoins je ne pouvais me défaire d’un tenace scepticisme. Un certain capitaine Leclair que l’on présentait comme ayant des contacts avec le milieu du renseignement, avait la conviction, difficile à partager, que tous les Pieds Noirs disparus en 1962 n’étaient pas morts. Il suggérait, non il affirmait, que beaucoup étaient toujours vivants et détenus en Algérie.
Combien étaient-ils ?
Là les chiffres devenaient flous. Toutefois, l’article rappelait qu’en 1964, le Prince de Broglie, alors chargé des Affaires Algériennes avait décompté 3 019 enlèvements. Sur ce chiffre, on dénombrait un peu plus de 1 700(3) personnes toujours portées disparues. L’article sur Leclair suggérait qu’elles n’étaient pas toutes mortes et que, certaines au moins, demeuraient toujours en Algérie, retenues dans des prisons secrètes. Plus tard, le bruit se répandit porté par les uns et les autres que 1 400 personnes étaient détenues secrètement en Algérie. Ceci paraissait assez extravagant.
Un problème sérieux se posait après lecture de l’article de France-Soir. Les affirmations du capitaine ne s’appuyaient sur aucune preuve concrète. Ses déclarations tonitruantes pouvaient affecter les relations de la France et de l’Algérie. Elles pouvaient aussi bouleverser les familles pieds-noires concernées ; il y en avait plus de 2 000. Le capitaine affirmait qu’il avait contacté un avocat français spécialiste de ces questions. Celui-ci allait remettre un dossier à la commission des Droits de l’Homme de l’ONU.
Il ne m’échappa point en lisant ce passage qu’il fallait pour cela des preuves en béton, ce que quelques déclarations fracassantes ne pouvaient en aucun cas remplacer. Je notai également que les propos de Leclair pouvaient avoir une conséquence fort peu souhaitable : si de telles personnes enlevées en 1962 étaient encore vivantes et secrètement détenues, les hommes au pouvoir à Alger pouvaient avoir la tentation de s’en débarrasser en les exécutant tout aussi clandestinement.
Les affirmations du capitaine comportaient un élément de risque grave. J’imaginais donc que l’intéressé avait soigneusement réfléchi à tout cela. A ce moment-là, je ne doutais pas qu’il fût sur le point de clarifier ses affirmations et d’apporter des preuves.
En attendant, je décidais de me pencher sur le problème et de recueillir le maximum d’informations. J’étais loin de me douter que débutait ainsi une aventure qui allait durer plus de trente ans.
Au cours de la semaine qui suivit la parution de l’article de France-Soir, j’achetai tous les journaux quotidiens ou hebdomadaires évoquant la question des enlèvements de 1962. Peu reprenaient l’information. Seul, le Figaro-Magazine, à l’époque dirigé par Louis Pauwels, lui donna quelque écho. Il fut suivi par Spécial Dernière, une assez indigeste publication, consacrée aux courses et au sensationnel (elle était dirigée par un pied-noir). L’affirmation que des Pieds Noirs disparus étaient toujours vivants en Algérie, laissait les journalistes sceptiques. On attendait que Leclair prouvât ses dires mais rien de tangible ne se produisit.
Je demandai alors à l’avocat charge de défendre le dossier à l’ONU de me recevoir. Je lui dis qu’étant pied-noir, ayant vécu cette période à Alger, et connaissant des familles de disparus, j’étais désireux d’en savoir plus. Je pensai essuyer un refus, mais l’avocat, Maître Miquel, me reçut sans difficulté. A l’époque, ses bureaux se trouvaient dans le quinzième arrondissement du côté de l’avenue de la Motte-Picquet.
D’emblée, il m’apparut qu’il y avait plus qu’une nuance entre ce qu’il disait et les affirmations de Leclair rapportées par France-Soir. L’avocat m’expliqua que les journalistes avaient dramatisé et sensationnalisé les choses. Certes, il était prêt à déposer une requête à l’ONU mais à cela il y avait une condition dirimante : que le capitaine apportât une preuve solide de ce qu’il prétendait. Les journalistes avaient fait l’impasse sur ce point. « Il y a un Si » me dit Maître Miquel dont l’honnêteté et la rigueur me parurent très grandes.
Je le quittais fort troublé car l’incertitude et le flou qui entouraient ce battage me paraissaient extrêmement négatifs. Comment pouvait-on en effet prendre le risque de ranimer ou d’aviver la douleur des familles touchées par les rapts de 1962, sans avoir un dossier fourni et solide à présenter ?
Je voulus encore croire que tel était le cas et que différaient simplement le calendrier de l’avocat et celui du capitaine. Pendant quelque temps j’attendis que les choses évoluent. Rien ne se produisit. Je décidai alors d’enquêter, à titre personnel, pour satisfaire mon propre besoin d’échapper à l’incertitude. J’avais appris, notamment par Madame de la Hogue qui, à l’époque, animait le Centre de Documentation Historique sur l’Algérie, le nom et l’adresse d’une personne qui s’était occupée des Pieds Noirs disparus en 1962. Celle-ci, Madame Ayme me reçut en compagnie d’une de ses amies Madame Guise. Elles me racontèrent donc leur part de cette histoire.
Toutes deux avaient travaillé dans les milieux militaires, notamment pour l’Association Rhin et Danube. A l’été 1962, elles furent chargées de l’accueil des Pieds Noirs réfugiés en France. Parmi eux, certains avaient eu un membre de leur famille victime d’un rapt.
Madame Ayme avait assisté le général Bouvet. Celui-ci était un héros de la guerre mondiale. En août 1944, lors du débarquement en Provence de l’Armée française, il avait pris d’assaut le Cap Nègre à la tête de ses hommes.
En 1962, le général Bouvet fut ému par le sort des Pieds Noirs. Nombreux étaient ceux qui avaient combattu sous ses ordres durant le conflit mondial, et il s’était donc penché sur leur sort. Il avait tenté en utilisant des relations personnelles dans les milieux militaires d’en savoir plus et d’aider à retrouver d’éventuels survivants parmi les enlevés. Appuyé par un juriste Monsieur Chevallier et une représentante de la Croix-Rouge Mademoiselle Mallard, il avait créé l’ADDFA, Association de Défense des Droits des Français d’Algérie. Cette association recevait l’aide du Secours Catholique alors dirigé par Monseigneur Rodhain(4), son fondateur. Un ancien ministre M. Robert Bichet avait obtenu le prêt de très nécessaires locaux.
Pendant des années, elle batailla pour connaître le sort des disparus. Elle constitua des dossiers et s’efforça d’obtenir des renseignements auprès de Monsieur de Broglie alors chargé, comme précédemment indiqué, du Secrétariat aux Affaires Algériennes. C’est à la suite de ces démarches que le Prince suggéra aux épouses de disparus de faire enregistrer au TGI de la Seine des déclarations de présomption de décès de leur mari enlevé. En effet, l’absence de leur époux laissaient plusieurs centaines de femmes pieds-noires dans une situation délicate : beaucoup étaient privées de ressources, d’autres ne pouvaient toucher les retraites ou les revenus de leur conjoint ni disposer de leurs biens, ne serait-ce que parce que la signature du chef de famille était requise pour une multitude de démarches. Aliéner une propriété quelconque ou constituer un dossier d’indemnisation était pareillement difficile. La présomption de décès permettait de sortir de cette impasse.
Pour autant, les hésitations étaient grandes. Certaines épouses considéraient cette démarche avec suspicion. Beaucoup en effet étaient persuadées que leur mari était encore vivant et devait être recherché et retrouvé. Signer une présomption de décès les mettaient mal à l’aise psychologiquement ; pour certaines, c’était une sorte de trahison. D’autres, craignaient que la présomption de décès ne permît au gouvernement de tenir ces dossiers pour clos, bref, de s’en débarrasser.
Car, pour le général de Gaulle et ses partisans qui tenaient alors solidement en mains le gouvernement de la France, ce dossier des disparus était extrêmement gênant. Comme le dossier des harkis, qui allait faire surface quelques années après, l’affaire des Européens enlevés après le 19 mars 1962, date du cessez-le-feu signé avec le FLN était des plus embarrassants. Ces deux problèmes montraient que les Accords d’Evian étaient un désastreux échec. Cela, les dirigeants gaullistes de la France ne voulaient pas en entendre parler.

La seconde offensive du capitaine Leclair
Trois années s’écoulèrent ensuite. Je les occupais à recueillir des témoignages sur l’époque des enlèvements. Ainsi j’enregistrais Madame Ayme, Francine Dessaigne, Christian Chevallier, Mademoiselle Mallard et le Docteur Couniot. Ce dernier était un chirurgien originaire d’Oran. Il était demeuré en Algérie 3 ans après l’Indépendance. Il connaissait énormément de gens dans sa ville d’origine, y compris dans les milieux dirigeants algériens. Ce fut lui qui le premier attira mon attention, sur les massacres et les enlèvements perpétrés dans la ville, le 5 juillet 1962, ce dont je n’avais alors qu’une idée encore vague. Selon lui le chiffre des européens morts ou enlevés ce jour-là avoisinait les 700 et non pas 25 comme l’avait écrit Le Monde du 8 juillet 1962(5).
Peu à peu, grâce aux témoignages des uns et des autres, l’image se dessinait à mes yeux d’un épisode majeur, marqué de massacres divers, accompagnés au minimum de centaines et de centaines de rapts. Je pris l’habitude d’écrire à des journaux pour leur signaler le problème et leur demander de ne pas oublier nos disparus. Les réponses étaient rares. J’ai conservé l’une d’elles : j’avais envoyé un court mémorandum sur la question à Jean-François Kahn. Il publiait alors un magazine qui s’appelait L’Evènement du Jeudi. Il en avait consacré un numéro à la Guerre d’Algérie. On y avait abondamment déploré les victimes de la torture pratiquée par les parachutistes. Il y avait également une courte interview et une photo de Si Azzedine, chef FLN et grand organisateur d’enlèvements de Pieds Noirs devant l’Eternel. J’avais envoyé mon texte à Kahn en le priant de ne pas oublier les victimes de l’autre camp, notamment les gens kidnappés par la rébellion.
Jean-François Kahn me répondit qu’il me remerciait pour ma lettre tout en m’indiquant qu’il n’avait pas l’intention de traiter ce sujet « actuellement ». Je complétai in petto : « ni actuellement, ni jamais ». Je venais de me heurter au politiquement correct des media français pour lesquels, il y a de bonnes victimes, celles causées par l’Armée française et que l’on déplore ad perpetuum et de mauvaises, celles qui sont dues au FLN et qu’il convient d’oublier.
Il ne fallait pas en parler car cela ternissait l’image « glorieuse » du général de Gaulle et de la gauche pro-FLN. Cela ruinait aussi l’aura révolutionnaire dudit FLN. Celle-ci était forte à l’étranger, tant dans le Tiers-Monde que dans les pays anglo-saxons. Ainsi le journal américain Time-Magazine venait-il de l’évoquer, en parlant des « combattants de la liberté algériens » (algerian freedom fighters)(6).
C’est alors que le capitaine Leclair lança sa seconde offensive médiatique. Nous étions en 1987, en pleine cohabitation, Jacques Chirac était premier ministre. Un certain Michel Polac avait alors une émission de télévision relativement anticonformiste. Il eut un soit pour interlocuteur André Santini, alors ministre des « ». Celui-ci parla devant un parterre d’invités où dominaient les responsables d’associations concernées. Le capitaine Leclair venait de publier aux Editions Grancher un ouvrage intitulé Disparus en Algérie. Lorsque l’animateur de l’émission, Michel Polac, interrogea le Ministre sur ce chiffre des Pieds Noirs disparus en Algérie, quelqu’un dans le public brandit le livre du capitaine dont les téléspectateurs purent ainsi voir la couverture.
André Santini reprit posément les chiffres qui avaient été donnés au Sénat en 1964 par le Prince de Broglie : 3 019 personnes enlevées, dont 1 283 disparues, 1 282 retrouvées ou libérées, plus 454 présumées décédées cas incertains. [Ces chiffres diffèrent peu de ceux de Jordi en 2011]. Concernant les gens portés disparus et présumés décédés pour l’immense majorité le Ministre eut cette phrase qui allait être mal interprétée. « Nous sommes à peu près sûrs du décès de quelque 1 300 d’entre eux » (il arrondissait le chiffre de 1 283).
Le lendemain le journal Présent quotidien assez lu dans le milieu des « rapatriés » entama une campagne de presse sur ce thème. Malheureusement, elle était basée sur une erreur. Le Ministre avait dit : « Nous sommes à peu près sûrs du décès de quelque 1 300 d’entre eux ». Comme indiqué, il faisait allusion à des gens disparus pour lesquels il y avait présomption de décès. Les journalistes du quotidien précité ne virent pas la difficulté. Ils en conclurent que la simple soustraction 3 018 �?? 1 300 �?? 454 = 1 264 leur donnait grosso modo le chiffre des survivants détenus en Algérie qu’ils arrondirent à 1 300(7). C’était là une erreur profonde car le différentiel de 1 300 concernait de gens enlevés certes mais libérés ensuite et des gens enlevés dont on avait retrouvé le cadavre et qui n’étant plus de ce fait, des disparus, sortaient tout naturellement de cette catégorie.
Le capitaine Leclair avait-il sciemment induit nombre de gens en erreur ? En partie sûrement car son livre portait un sous-titre bizarre : « 3 000 Français en possibilité de survie »(8). Malgré l’emploi de cette prudente expression, le chiffre utilisé ne correspondait pas à la réalité et l’ouvrage ouvrit une fausse piste. Présent poursuivit en effet sa campagne pendant de longues semaines, sans que le capitaine ne se souciât de démentir quoi que ce soit. Toutefois, au bout de quelque temps, on apprit qu’il avait changé son fusil d’épaule. Il prétendit qu’il avait un document secret de la Croix-Rouge faisant allusion à quelque 500 Français retenus clandestinement en Algérie. Nous reviendrons sur ce point un peu plus loin. Qu’est-ce qui avait provoqué la mise en circulation de ce chiffre assez différent de celui de Présent ? Nous ne le savons pas et sans doute l’ignorerons-nous toujours. Nul en tout cas ne sembla s’interroger sur cette baisse aussi brutale qu’inexpliquée.
Les associations pieds-noires de leur côté élevaient la voix afin que le gouvernement français exigeât des explications d’Alger. La France était alors présidée par François Mitterrand qui n’avait pas la moindre intention de faire de la peine à ses amis du FLN algérien (auxquels pourtant il avait taillé de belles croupières durant la Guerre d’Algérie). Mais tout cela appartenait au passé et à son arrivée au pouvoir en mai 1981, le nouveau Président français avait même salué « l’expérience socialiste algérienne ».
De l’eau avait coulé sous les ponts depuis. Nous étions en 1987, un an avant les tragiques évènements de 1988 qui allaient ouvrir une décennie de guerre civile, portée par la montée de l’islamisme. L’affaire des disparus, version Leclair ne fut guère reprise par notre gouvernement et Alger se contenta d’un communiqué méprisant qualifiant de « ridicules » les assertions du capitaine qu’il reliait à une campagne inspirée par des milieux français « xénophobes et d’extrême droite » (Le journal Présent, passait à l’époque pour proche du Front National).
La campagne pour les disparus continua quelque temps. Elle fut même reprise à Nice en été 1987, à l’occasion, d’un Rassemblement de Pieds Noirs pour les 25 ans de leur exil en France. Un personnage aussi réputé que Jacques Soustelle, dont l’intelligence était pourtant incontestable, reprit à son compte le thème de disparus clandestinement détenus en Algérie. J’en fus très surpris, mais il est vrai que lorsqu’une rumeur, si fausse soit-elle se répand, elle acquiert vite la puissance d’une force matérielle. Ceci eut une conséquence dramatique : à ce jour des milliers de Français d’Algérie demeurent persuadés que nombre de leurs compatriotes sont restés longtemps et secrètement prisonniers outre méditerranée, après l’Indépendance. Bien qu’aucune preuve solide n’ait jamais été produite, nombreux sont ceux pour qui il s’agit là d’une vérité démontrée. Encore plus nombreux sont les Français qui, à l’inverse, sont persuadés qu’il s’agit là d’une fable concoctée par des gens proches de l’extrême droite pour discréditer l’Algérie. Dans les milieux journalistiques en particulier, où les gens de gauche sont légion, et où les Pieds Noirs et leurs organisations ne jouissent que d’une sympathie fort limitée, l’affaire fut bien vite stigmatisée conne un « tissu de racontars du Front National ». Les Européens disparus en Algérie étaient dès lors voués à un second oubli.
Le difficile relai par des historiens
Le capitaine Leclair avait affirmé dans le peu de presse qui le publiait, qu’il disposait d’un document de la Croix Rouge Internationale signé d’un certain C., responsable du CICR qui faisait allusion à quelque 500 à 700 Français détenus clandestinement en Algérie. Il s’agissait sans doute de corriger la double bévue de Présent et de B. Antony qui avaient utilisé des chiffres erronés allant ainsi de 1 300 à 1 400 voire initialement à 1 700.
A force d’être reprise dans Présent en 1987, la rumeur concernant la lettre du CICR et les chiffres des disparus finirent par attirer l’attention du Figaro quotidien qui se décida à étudier le cas. Un de ses journalistes Pierre Branche fit le point, en particulier sur le contenu de la lettre attribuée à la Croix-Rouge. Il n’eut aucune difficulté à montrer que ce document avait toutes les chances d’être un faux basé sur la photocopie bidouillée d’une lettre dont d’ailleurs le CICR rejetait la paternité.
Le capitaine contre-attaqua en affirmant alors qu’il avait l’original de la lettre et que celui-ci serait présenté à la Cour de La Haye par un avocat du Sud de la France qui travaillait pour lui. Il affirmait également qu’il disposait de l’enregistrement d’un appel téléphonique venu d’Algérie où l’on entendait clairement la voix d’un ingénieur disparu en 1962. Maître Miquel devait recevoir cet enregistrement ; il l’attend toujours.
A l’heure du bilan, la situation pouvait paraître peu satisfaisante :
1/ Certes, on avait parlé des disparus de 1962 mais d’une manière et dans des conditions qui ne pouvaient qu’induire au scepticisme.
2/ Le livre de Leclair évoquait des possibilités de survie mais ne fournissait aucune preuve.
3/ Intellectuellement, la méthode suivie était indéfendable : accuser l’Algérie de crimes graves, ne fournir aucune preuve et renverser la charge en proclamant à la cantonade : « Démontrez-moi que j’ai tort ! » relevait de l’enfantillage. Leclair avait gravement nui à la cause qu’il prétendait défendre ; il l’avait compromise.
Nous étions à l’orée des années 90. J’étais arrivé à la conclusion que la seule façon de sortir le problème des disparus de l’ornière où l’avaient enfoncé des gens incompétents (ou manipulés par Dieu sait quelles forces occultes) était de faire ce qui n’avait jamais été fait jusque-là : écrire l’histoire de cette période, replacer le problème des enlèvements dans son contexte historique et expliquer, en historien, ce qui s’était passé.
En 1992, un évènement d’une importance capitale se produisit : les archives de la Guerre d’Algérie s’ouvraient. Trente ans après la fin du conflit, le Service Historique de l’Armée de Terre, le SHAT(9) rendait consultables les documents relatifs à cette guerre ; sauf toutefois les pièces d’archives du 2ème Bureau, le prestigieux service de renseignements de notre Armée. Ces archives-là demeuraient soumises à dérogation. Sur l’inventaire mis à la disposition du public au Château de Vincennes, elles étaient marquées d’un astérisque.
De rapides regards sur les différents chapitres de l’inventaire me convainquirent que les documents d’archives du 2ème Bureau traitaient largement du problème des enlèvements et des disparitions d’Européens (ainsi d’ailleurs que des graves épreuves subies par les harkis). En fait, la matière était abondante. Lire ces archives, en faire l’analyse, écrire sur ce qui avait été la véritable histoire de ces enlèvements, et de la tactique suivie alors par le FLN pour accéder à l’Indépendance, devint mon objectif. Je ne pensais qu’à cela. Mon but était de faire un livre d’histoire que des historiens liraient, de manière qu’ils s’en puissent inspirer.
J’avais besoin d’appuis. Deux hommes hors du commun allaient me faciliter les choses. Je venais de faire leur connaissance, en l’année 1992, pour l’un d’eux, et, peu de temps auparavant, pour le second. Ces deux hommes devinrent de proches amis et mon entreprise ultérieure allait leur devoir énormément.
a/ Le Professeur François-Georges Dreyfus
Mon fils suivait des cours de catéchisme, le mercredi. La dame chargée de les assurer était fille de militaire. Son père avait été l’aide de camp de Maxime Weygand. Lorsqu’elle était enfant, sa famille habitait sur le même palier que le prestigieux militaire. Son père ayant été un proche du généralissime, la dame catéchiste disposait d’archives intéressantes qu’elle souhaitait remettre à un service idoine. Le hasard qui fait souvent bien les choses voulut qu’elle ait pour voisin dans son immeuble le Professeur François-Georges Dreyfus, historien de renom. Elle s’ouvrit à lui de son problème et il la conseilla utilement.
Le Professeur Dreyfus était un éminent spécialiste de l’Allemagne, de la seconde Guerre Mondiale, de l’Occupation et d’une manière générale, de l’Histoire contemporaine. Il fut, après la publication de son livre sur Vichy en 1990, victime d’une cabale. Celle-ci a malheureusement terni sa réputation d’une manière bien injuste. Devant de si tristes excès, on ne peut que soupirer comme Cicéron : O tempora, o mores !
Je demandai à la dame catéchiste de bien vouloir faire connaître au Professeur mon souhait d’entamer avec lui un travail sur la Guerre d’Algérie. Celui-ci me fit venir à la Sorbonne et me donna son accord. François-Georges Dreyfus était d’origine juive mais il s’était converti au protestantisme. Il ne s’en était pas moins trouvé en danger durant l’Occupation, et il n’avait dû qu’au courage d’un paysan périgourdin d’échapper aux nationaux socialistes. Il n’hésitait pas à dire que la politique de Pétain et notamment son refus de quitter la France en novembre 1942, pour continuer à jouer le rôle de bouclier entre les Français et l’Occupant lui avait sauvé la vie. Ceci ne l’empêchait pas d’adhérer à l’Association de Soutien au Général de Gaulle. Inutile de dire toutefois que sa franchise et son franc-parler faisaient grincer bien des dents(10).
Il était de ces hommes rares qui chérissent la vérité et s’imposent de la dire quoiqu’il en coûte. Ceci ne lui attirait pas que des amitiés mais, à ses yeux, l’homme devait être libre de penser. Il détestait plus que tout la propagande et l’instrumentalisation de l’Histoire.
Je réussis à le convaincre qu’en traitant du problème des Européens disparus à la fin de la Guerre d’Algérie, je n’avais d’autre but que de servir la Vérité. Un autre que le professeur aurait mis ses sympathies gaullistes en avant pour se dérober ; lui ne le fit à aucun moment.
Il estima qu’il y avait en la matière des faits que l’on voulait occulter. Il fallait donc les dévoiler. Il n’hésita pas une seconde et il accepta mon sujet.
Je soutins ma thèse de doctorat en 1996 et fus reçu honorablement. Le Professeur Dreyfus et moi restâmes amis jusqu’à sa mort et il m’invita, à plusieurs reprises, à des émissions qu’il animait à Radio-Courtoisie. Il n’est nul besoin de préciser que son décès en 2011 m’attrista profondément. La mort d’un tel homme libre en ce temps d’épais conformisme ne pouvait qu’attrister.
b/ Le général Maurice Faivre
Je rencontrai pour la première fois le général Faivre en 1992 dans un café appelé Le Drapeau situé en face du Château de Vincennes où sont conservées les archives militaires. Nous avions été mis en contact par le professeur Girardet et le général, qui avait ses entrées au Service Historique, m’éclaira sur les démarches à effectuer.
Auparavant, il m’interrogea sur mes projets et je lui expliquai ma profonde insatisfaction devant la manière dont on avait traité le problème des disparus européens dans la presse. Lui-même partageait mon point de vue, sévère, sur le capitaine Leclair. Il comprit vite que nous étions sur la même longueur d’ondes. J’appris au fil du temps que le général avait fait une bonne partie de sa carrière dans le renseignement. Durant le conflit, il avait servi dans la Kabylie des Babors. Il connaissait bien la Guerre d’Algérie et en 1962, il s’était efforcé de sauver ses harkis des griffes du FLN.
Il m’apprit plus tard que son épouse était pied-noire et qu’elle comptait malheureusement deux disparus dans sa famille, un couple de cousins enlevés aux Issers. Le général m’aida au maximum pour avoir accès par dérogation aux archives du 2ème Bureau. Ceci me permet de rédiger mon travail dans de bonnes conditions. Il fit d’ailleurs partie de mon jury de thèse.
p>Le général Faivre est un homme modeste. Il ne parle quasiment jamais de lui et de sa carrière militaire. J’appris plus tard et indirectement que durant son commandement en Petite Kabylie, il avait toujours refusé d’utiliser la torture. Conformément à sa foi catholique, il s’y était opposé et ceci lui valut, bien des années après, d’être mentionné dans le livre d’un historien qui énumérait un certain nombre d’officiers qui, en ce domaine, avaient su dire non. Depuis 1992, notre collaboration et notre amitié, durent, jamais entamées.

Sans le professeur Dreyfus et le général Faivre, mon travail sur les disparus eût été plus compliqué. La publication de mes recherches sous la forme d’un livre de 400 pages en l’année 2001 bénéficia aussi grandement de leur appui. La communauté pied-noire et tout particulièrement, en son sein, les familles de disparus leur doivent beaucoup.
D’autres historiens eurent connaissance de ma thèse et en apprécièrent le contenu : le professeur Jauffret, le professeur Pervillé, plus tard d’autres universitaires comme Daniel Lefeuvre, Olivier Dard, Jean-Jacques Jordi ou le professeur Frémeaux marquèrent quelque intérêt pour mon sujet. En revanche, le milieu médiatique resta obstinément silencieux comme nous allons le voir (à l’exception d’Henri-Christian Giraud et de Georges-Marc Benamou).
Avec Mgr Boz, exarque patriarcal des Melkites catholiques qui avait vécu à Oran durant la Guerre d’Algérie, ainsi qu’avec Mme Colette Ducos-Ader, veuve de disparu et Mme Astier-Leblanc, fille de disparu, nous constituâmes le GRFDA, Groupe de Recherche sur les Français Disparus en Algérie, auquel se joignit le Général. Mme Ducos-Ader n’a jamais renoncé à éclaircir le mystère de la disparition de son mari survenue en juin 1962 et elle a été de tous les combats depuis un demi-siècle. A la tête d’une association complémentaire, l’ARMR, elle a inlassablement lutté pour faire connaître le drame des disparus. Son travail fut exceptionnel.
Mon livre : La Phase Finale de la Guerre d’Algérie
J’avais été admis au titre de Docteur de l’Université. J’avais soutenu ma thèse dans l’amphi Richelieu sous le portrait du Grand Cardinal, qui dirigea la France à cette époque où elle était une superpuissance, et où elle avait la volonté de l’être. J’avais éprouvé une certaine émotion à ce moment-là, car, j’étais conscient de représenter, d’une certaine façon, tous mes compatriotes et de faire accéder à un palier important la reconnaissance de leurs épreuves et de leurs souffrances.
Reconnaissance, bien insuffisante à vrai dire. C’est pourquoi je voulus que ma thèse fût connue et diffusée sous une forme grand public. Hélas, les éditeurs n’étaient guère demandeurs et malgré le prestige qui s’attache parfois à un travail universitaire, je ne réussis pas à décrocher de contrat.
Je crus y être parvenu à un moment lorsque François de Vivie, haut cadre des Editions Plon, ancien officier SAS, connaissant bien le problème algérien, me dit après avoir feuilleté mon manuscrit : « Ce n’est pas mal. Sans doute le publierons-nous ». Il ajouta ceci : « Je pars en vacances au Pérou. Rappelez-moi dans 2 semaines et nous prendrons rendez-vous ». Malheureusement, à son retour il avait changé d’avis : « Je ne vois pas, me dit-il, qui ce livre pourra intéresser. Comme vous parlez des événements du 5 juillet 1962 à Oran, il intéressera peut-être les Oranais�?�.. Bof ! » C’était une fin de non-recevoir. Je contactai encore une ou deux maisons pour m’entendre dire en substance : « Ces événements sont anciens. Les gens ont oublié. C’est aussi bien comme ça. Le public ne s’y intéressera pas ». Je venais de me heurter au politiquement correct si puissant dans la France actuelle. En réalité, il y avait bel et bien un public pour le sujet traité et l’avenir allait le montrer abondamment. Toutefois, deux piliers de la République Française, insurmontables, énormes, inattaquables et très difficiles à contourner, bouchaient la voie.
Le premier est la légende gaulliste. Pour de très nombreux Français, le général de Gaulle a sauvé l’honneur de la France durant la 2ème guerre mondiale. En ce qui concerne la guerre d’Algérie, il a sorti le pays d’un interminable conflit, d’un « guêpier » où il risquait de « perdre son âme ». La chose se fit certes en sacrifiant la population pied-noire et de nombreux harkis, et en bazardant l’Algérie elle-même, malheureux pays remis clefs en mains, aux terroristes du FLN. Ceux-ci y ont installé depuis cinquante ans une dictature militaire corrompue, une kleptocratie, pour parler savamment. Cela beaucoup de Français le savent ou s’en doutent confusément. Cela ne les empêche pas de tenir De Gaulle pour une haute et valeureuse figure de notre histoire récente.
Un exemple parmi d’autres le montrera : il y a quelques années, l’Amiral De Gaulle fils du susnommé, publia un double volume de souvenirs sur son père intitulé De Gaulle, mon père. Ce livre de fort basse qualité était un tissu d’erreurs historiques, bourré d’attaques ad hominem contre toutes sortes de personnes ayant eu le malheur de s’opposer au Grand Homme.
En dépit de ces défauts qui eussent été rédhibitoires pour tout autre ouvrage, les deux livres totalisèrent près d’un million d’exemplaires vendus. Un défi, au bon sens, à l’Histoire et à l’intelligence française en tous points consternants.
Le second pilier est constitué par la doctrine du parti socialiste. C’est l’idéologie semi-officielle de la République Française. Ceux qui en douteraient n’ont qu’à répertorier les avenues et les places Jean Jaurès qui parsèment villes et villages de France(11). Elles sont des milliers, ce qui en dit plus long que tous les discours. La France est socialiste dans ses profondeurs. Cela va des lycéens qui n’aspirent qu’à devenir fonctionnaires jusqu’aux romans de Zola, scrupuleusement étudiés au collège sous la houlette d’enseignants n’omettant jamais d’affirmer que rien n’a changé depuis. N’oublions pas la diabolisation des entreprises, comme les appels à l’état républicain et à ses copieuses subventions s’élevant un peu partout en une irrésistible déferlante.
A l’opposé, les doctrines non-socialistes, hostiles aux impôts, à la lutte des classes ; mais louant l’esprit d’entreprise et l’activité capitalistes si ordinairement répandues dans les pays anglo-saxons, voire en Inde, en Chine ou au Japon, ont toutes les peines du monde à s’implanter chez nous. L’assistanat et la défiance « envers les riches » y paraissent au contraire indéracinables.
Depuis le 10 mai 1981 et l’arrivée de Mitterrand aux affaires, le parti socialiste a réussi à se tailler, malgré de retentissants scandales et une participation gaillarde à la ruine de notre économie, une réputation de tolérance, d’humanisme et même, de compétence, certes imméritée, mais fort solide. Elle est aussi difficile à contester que la légende gaulliste. C’est là un tour de force remarquable qui ne peut s’expliquer que par le poids des manipulations audio-visuelles sur l’esprit des citoyens français.
Or, mon livre La Phase Finale de la Guerre d’Algérie, tout en évitant les attaques personnelles, ne pouvait pas manquer de porter atteinte aux deux piliers du politiquement correct français. Ne retenant que des faits indiscutables appuyés sur des documents et des archives, je dérangeai. J’avais réalisé rapidement que je ne trouverais pas d’éditeur installé, ayant un nom et un circuit de diffusion approfondie. Je n’avais pu faire autrement que de me tourner vers un réseau particulier, non négligeable certes mais moins percutant : les Editions L’Harmattan.
Leur directeur est un homme avisé, compétent, d’opinions plutôt tiers-mondistes, mais, comme ancien combattant en Algérie, très au fait de certains problèmes humains de 1962, relatifs à la fin malheureuse du conflit. Il tient à publier et même à publier beaucoup mais dans des conditions qui permettent rarement une large diffusion. Il prend en charge l’impression des livres, gratuitement pour certains, moyennant finances pour d’autres. Pour les premiers et dès lors que le livre a des chances d’intéresser, il y a une certaine mise en place dans les librairies. En revanche, il n’y a pas de service de presse au sens habituel du terme, ni de démarche auprès des journalistes spécialisés. En somme, l’auteur imprimé dans ces conditions doit se débrouiller pour diffuser son livre par ses propres moyens. Ceci peut fonctionner si l’intéressé a l’appui d’un réseau constitué. Dans mon cas, ceci fut possible grâce à l’aide des associations d’anciens combattants et grâce aux réseaux pieds noirs, en particulier les cercles algérianistes, qui couvrent une grande partie de la France, surtout dans le Sud. Néanmoins, ce type de diffusion reste limité et j’estime qu’un livre ainsi distribué ne réalise que 10 % de la circulation et des ventes qui seraient les siennes avec un grand éditeur. En somme, L’Harmattan et c’est son signalé mérite, sert de béquille aux auteurs estropiés par le politiquement correct.
Je m’en rendis très vite compte. J’eus beau adresser moi-même des exemplaires accompagnés de lettres personnelles à de grands journalistes choisis pour l’intérêt qu’ils portent à l’Algérie, rien ne se produisit. Mes démarches rencontrèrent un silence assourdissant. Le Monde et Libération demeurèrent, comme il fallait s’y attendre, imperturbablement muets. Le Figaro quotidien et le Figaro Littéraire(12) itou. Seul le Figaro Magazine consacra une brève colonne à mon livre, enfouie dans les pages ultimes de l’hebdomadaire. Ce fut tout mais de la part du Fig Mag c’était tout de même gentil et j’appréciai.
Il n’était pas question d’espérer quoi que ce soit dans la grande presse. L’Express ou Le Point m’ignorèrent superbement. A partir du moment où il n’y a pas de recensions dans les journaux, il y a peu à attendre de la télévision ou de la radio.
Je me retrouvai (avec mon livre) dans un ghetto médiatique. L’ouvrage était imprimé certes, mais sa diffusion était vouée au confinement dans un milieu assez minoritaire. Alors que mon livre évitait toute attaque systématique, toute référence politique tranchée et se présentait, comme doit l’être un travail universitaire, avec des points de vue contrastés voire opposés sur des sujets aussi délicats que l’OAS, l’exode des pieds noirs, les enlèvements et les harkis, il n’en était pas moins marginalisé dès le début et condamné à une circulation réduite. Je me retrouvai dissident sans avoir vraiment choisi de l’être.
Fort heureusement il y eut Radio Courtoisie. Ce medium est pour des auteurs comme moi un ballon d’oxygène. Je n’hésite pas à dire que sans cette radio, j’eus été réduit à un quasi silence. Hélas, dès sa naissance, elle fut cataloguée extrême droite. Si floue, injuste et absurde que soit parfois cette classification, elle est banale, courante en France. On y a entendu des gens comme le Professeur Debré, Pierre Chaunu ou Jean d’Ormesson, ou encore Maître Vergès et tant d’autres, mais rien n’y fait. Le stigmate est là et, avec lui, la ghettoïsation. Mon livre fut donc diffusé mais hors des grands circuits, en un milieu restreint.
Or, grâce au Professeur Dreyfus d’abord, qui y avait une émission, grâce au général Faivre(13) ensuite, qui me faisait inviter chaque fois qu’il l’était lui-même, grâce à Claude Giraud, une ancienne journaliste qui avait aussi une émission, je fus assez fréquemment convié à m’exprimer. Lentement, je me fis connaître. Des ventes signatures régulières à France-Livres complétèrent la chose. Ma réputation de spécialiste de la Guerre d’Algérie s’affermit peu à peu.
Des collaborations régulières à la Nouvelle Revue d’Histoire que dirige Dominique Vermer, m’assurèrent aussi une certaine notoriété. Toutefois, celle-ci se bornait aux milieux de la droite nationale, officiellement tenu pour extrême, et proche du Front National.
Je n’ai jamais adhéré à cette dernière organisation, mais il est évident que je fus amené à connaître nombre de personnes gravitant dans cette mouvance. En conséquence, en quelques mois, et, bien que je ne l’eus pas initialement voulu, je me retrouvai déporté plutôt à droite sur l’échiquier politique. Mes amis Dreyfus et Faivre n’étaient pas des excités, mon livre n’avait rien d’un pamphlet hargneux et vociférant, j’avais tout de même été refoulé vers les marges.
La France actuelle fonctionne ainsi : si vous êtes de gauche vous trouverez éditeur et revues de presse selon votre talent. Il est particulièrement bien vu pour ce qui concerne l’Algérie de dénoncer l’Armée « coloniale » et l’oeuvre française outre Méditerranée. La Guerre d’Algérie, « guerre sans nom »(14) attire beaucoup les détracteurs de la colonisation, les spécialistes de l’auto-flagellation et les thuriféraires du FLN. Or, mon livre mettant l’accent sur les Européens enlevés après le 19 mars 1962 et rappelant le calvaire des harkis faisait d’emblée plus d’un mécontent. Cracher sur l’Armée et la colonisation voilà qui satisfaisait grandement, dénoncer l’abandon de l’Algérie �?? sans véhémence et à partir de faits indiscutables �?? avait en revanche tout pour déplaire.
Je voyais face à moi des Stora(15), des Thénault, des Branche bénéficier de toutes les diffusions par de grands éditeurs, de tous les accès aux media, de sorte que le premier nommé devenait le big brother de l’audiovisuel. J’inventoriais quant à moi mes faibles moyens et ma diffusion réduite. Encore qu’elle parut trop large à certains. Ainsi irritais-je Mademoiselle Branche qui m’aurait sans doute souhaité plus silencieux. La parution en 2001 d’un Livre Blanc de l’Armée Française en Algérie souleva l’ire de cette charmante. J’y rappelais, il est vrai, les massacres perpétrés par le FLN et les enlèvements de Pieds Noirs opérés dans le cadre de sa stratégie d’épuration ethnique. Ceci lui déplut et dans un de ses livres elle nous assimila faussement, le général Faivre et moi, à l’extrême droite. Très original !
Un autre épisode vaut la peine d’être narré. En 2002 pour le quarantième anniversaire de l’Indépendance de l’Algérie, je reçus un journaliste de la 2 chez moi. Celui-ci se présenta accompagné d’un photographe. Il m’interrogea longuement sur les enlèvements et réalisa de minutieux clichés de tous les documents que je lui présentais. Vers la fin de l’entretien qui avait bien duré 1 heure et demie, il devint nerveux. A deux ou trois reprises, il lança à son acolyte : « Je sens mal ce sujet, je le sens mal ». Inquiet de la possible signification de cette phrase assez sibylline, je lui demandai s’il y avait une assurance quelconque que cet entretien passât au journal du Soir. Il prit un air grave et me dit que la décision ne lui appartenait pas. Il avait pour fonction de transmettre l’information, la rédaction et l’organisation du journal ne relevait pas de sa responsabilité. Je me dis intérieurement que le bonhomme m’avait gaillardement fait perdre mon temps et que je ne verrais jamais son reportage à l’écran. Le soir même en effet on parla de l’Indépendance en Algérie et un bureaucrate du FLN s’exprima assez longuement en un flot de balivernes stéréotypées sur la lutte du peuple algérien. J’aurais dû prendre la parole après lui pour une sorte de contrepoint. Il n’en fut rien. J’avais été purement et simplement censuré.
Hélas ! Au politiquement correct officiel, faisait aussi pendant le politiquement correct de certains milieux pieds noirs. Si le mouvement algérianiste m’a souvent soutenu et invité à des conférences, et même, plus rarement, à écrire dans sa revue, d’autres groupes heureusement moindres mais souvent acerbes n’apprécient que modérément mes écrits. Il existe en effet une vulgate pied-noire à laquelle il est de bon ton de se conformer rigoureusement(16). Or, mon travail ne consiste pas à couvrir de malédictions De Gaulle et ses hommes de main, ou à dénoncer le parti socialiste et les anticolonialistes primaires. Il est de défendre la vérité, documents à l’appui. Non pas évidemment que je possède seul la Vérité à l’exclusion de tout autre. Non, mes efforts ne valent que dans la mesure où fidèle à la méthode historique, j’essaie de présenter des faits aussi irréfutables que possible. C’est un travail difficile et délicat qui ne s’accommode guère, des imprécations tonitruantes et des à peu près. Au contraire, lorsque j’écris je m’efforce de le faire fortiter in re sed suaviter in modo (fort quant au fond, modéré dans la forme). Pour les malédictions, les insultes et les prises de position politiques acérées, il y a des gens dont c’est le métier ; politiciens parfois, bateleurs de foire et agitateurs divers en d’autres cas.
Je suis historien. Je ne suis pas un militant de telle ou telle cause. Je ne recherche, je ne défends que la vérité. En trente ans, j’ai souvent eu l’occasion de constater qu’elle ne plaît qu’à très peu de monde pour ne pas dire à personne.
C’est pourquoi, alors que je suis barré par le système médiatique officiel totalement verrouillé au profit de l’anticolonialisme d’état, il s’est trouvé également quelques organisations de « Rapatriés » du sud de la France pour me prendre à parti.
Pourquoi ? Parce que mon style mesuré diffère largement de celui des imprécateurs. Ceci s’est concentré sur un point précis : le chiffre des Européens enlevés. Leclair, malgré ses dérives, s’en tenait aux chiffres du Sénat : 3 018 et parlait de 5 000 disparitions « possibles ». La plupart des nôtres s’en tenaient à ces chiffres non négligeables et même accablants comme des minima.
Tout varia à partir des années 90. Une association se mit à parler de 25 000 pieds noirs enlevés en 1962 et massacrés par le FLN. Le chiffre de Leclair, comme celui de de Broglie au Sénat avait été multiplié par huit ; tout simplement. L’emploi de ce nombre arbitraire brandi, sans aucune justification dans les réunions et les publications était extrêmement gênant. Il ôtait en effet toute crédibilité aux revendications pieds-noires dans les milieux universitaires, dans la communauté des historiens en particulier, ainsi que dans le milieu médiatique déjà fort mal disposé envers nos compatriotes. Ce chiffre, une fois de plus, reposait sur une erreur. Quelle en était la source ? Un questionnaire envoyé par l’association concernée à Monsieur Santini, ex-ministre des Rapatriés, était revenu avec la réponse 25 000 à la question : Combien y a-t-il eu de disparus après le 19 mars 1962 ?
Une scribouillarde de ce ministre avait confondu les civils européens enlevés et disparus avec le chiffre des militaires tombés au combat entre 1954 et 1962. Cette réponse eût dû appeler les vérifications les plus soigneuses. Hélas ! Elle fut agitée, à tort et à travers, comme émanant de Santini lui-même. Ancien ministre de Rapatriés, celui-ci était censé savoir « de quoi il parlait ». Le chiffre de 25 000 fut dès lors propagé partout sans la moindre précaution et abusivement présenté comme certifié par le Ministère lui-même. Ceci ne pouvait évidemment que compliquer le travail d’information de ceux qui cherchaient à sérieusement faire connaître le problème des disparus.
Le général Faivre et moi nous efforçâmes de faire front et de contourner cette association aussi bavarde que mal inspirée. Aidés de Monseigneur Boz, ancien père blanc en Algérie qui avait vécu le conflit et d’un Sénateur Monsieur Michel Guerry dont l’épouse pied-noire avait vu son frère disparaître dans l’Orléansvillois, nous essayâmes de remonter le courant.
Nous obtînmes, dans un premier temps, grâce à une démarche du GRDFA entreprise par Mme Ducos-Ader, que fût publié le rapport de la Croix-Rouge correspondant à l’enquête qu’elle fit en Algérie en 1963. Nous révélâmes ainsi les limites du travail que cette organisation avait pu effectuer. Il devint toutefois évident pour ceux qui réfléchissent que cette enquête n’avait pas porté sur 25 000 personnes mais sur un chiffre bien moindre. Certes, il était également clair que l’enquête avait été incomplète et ne pouvait pas ne pas l’être. De là à multiplier les chiffres au-delà du bon sens �?�..
Nous demandâmes alors, par l’intermédiaire du GRDFA, et nous l’obtînmes grâce entre autres à l’entregent du général Faivre, que soient publiées les listes des Européens enlevés en Algérie en 1962. Elles étaient déposées au Ministère des Affaires Etrangères (puisque l’Algérie est devenue à notre époque terre étrangère). Nous suggérâmes et obtînmes que nous soit ouverte la possibilité d’étudier ces listes et de présenter à partir de là des chiffres fiables.
L’enquête de 2004
Je ne saurais décrire ici dans tous ses détails la recherche qui fut menée en 2004. Elle marquait un progrès, car confiée à des historiens et basée sur un travail en archives, elle faisait sortir le problème des disparus des surenchères de certaines associations. L’enquête se heurta à diverses difficultés et elle ne put être menée à bien que par les efforts inouïs des enquêteurs et du directeur de l’ANIFOM, Monsieur Vautier. Certains de ses collaborateurs se dévouèrent grandement. Ceci effaça un début difficile car je me rappellerai longtemps l’accueil que le général Faivre et moi reçûmes au Ministère des Affaires Etrangères, le premier jour. Deux dames extrêmement énergiques étaient alors à la tête du service des Archives. Je signalai d’emblée à l’une d’elles que la formulation choisie pour classer les victimes d’enlèvements n’était pas toujours heureuse. Certaines étaient en effet rangées dans la rubrique : cas douteux.
Je fis valoir que les familles concernées pourraient se trouver froissées et objecter à cette classification. « L’élément psychologique » fis-je remarquer « est important ». La dame en question me répondit sur un ton sarcastique. « Les problèmes psychologiques ? Quarante ans après ? Vous savez Monsieur �?�.. » Il n’était pas difficile d’imaginer en effet qu’elle s’en contretamponnait.
Je dus faire appel à toutes les ressources de ma bonne éducation pour ne pas m’énerver. Mais, je sus raison garder car un esclandre m’eût contraint à quitter l’enquête. Je décidai de rester coi pour éviter que les familles de disparus ne soient lésées. Elles avaient besoin de moi et je ne pouvais me soustraite à ce nécessaire travail. Je ravalais mon mécontentement pour simplement dire avec tristesse : « Croyez-vous Madame que les gens aient oublié leurs enfants, leurs frères, leurs maris, leurs s�?urs disparus�?�.. ; même après 40 ans ? »
Fort heureusement, toutes les personnes que nous côtoyâmes en 2004 n’étaient pas sur ce modèle. L’une d’elles, une jeune femme chargée de nous installer et de faciliter nos recherches se révéla d’une grande compétence et d’une inaltérable gentillesse. Il est si appréciable de rencontrer un être humain là où abondent la morgue et la condescendance.
Malgré cela, je ne pus continuer mon effort jusqu’au bout. Je n’étais pas encore à la retraite à cette époque et j’avais dû prendre quelques jours de congé mais le travail allait s’étendre sur plusieurs mois et ma contribution ne pouvait pas être ce qu’il aurait fallu.
Néanmoins un gros progrès se fit. Ce travail apporta beaucoup pour une bonne connaissance sérieuse, du problème des disparus. Par exemple, il apparut vite que des erreurs existaient dans les fichiers : des personnes ayant été inscrites deux fois, sous leur nom de jeune fille et sous celui de leur mari. Certaines avaient été libérées et ne pouvaient être tenues pour disparues. De plus, le chiffre des cas douteux devenus après mon intervention, cas incertains, s’élevaient en fait à près de 600. Le nombre était important et tant que n’était pas éclairci le sort des personnes ainsi répertoriées, il était difficile d’aboutir à un chiffre définitif (ou quasi tel) des Européens disparus.
Néanmoins, la liste du Ministère avait été considérablement dégrossie. On distinguait mieux, les personnes portées disparues stricto sensu, et, les personnes enlevées puis assassinées dont on avait retrouvé le corps (lesquelles de ce fait, ne pouvaient plus être tenues pour disparues). L’outil informatique avait permis de considérablement progresser et, désormais, tant ces chiffres que les faits, devenaient plus clairs.
Les archives confirmaient un point avec éclat : en huit ans, de 1954 au 19 mars 1962, les enlèvements se chiffraient à moins de 400 pour les civils. A partir de la date du cessez-le-feu proclamé et, jusqu’en octobre et novembre 1962, ce chiffre avait quintuplé. Il avait été particulièrement élevé en mai, juin et juillet 1962.
Il apparaissait aussi que les cas incertains demeuraient nombreux ce que seule une vérification complète dans le fichier central des Rapatriés pourrait éclaircir. Dans le cas où les personnes concernées n’y étaient pas inscrites, il y avait de fortes chances qu’elles aient disparu en Algérie.
Au total et malgré ses limites, l’enquête de 2004 avait préparé le terrain à une intervention ultérieure(17).
Ce fut celle de Jean-Jacques Jordi en 2010, et 2011 qui permit ce nouveau travail. L’intéressé put ainsi apporter une contribution décisive à la connaissance de ce dossier. On en retrouvera l’essentiel dans son ouvrage Un Silence d’Etat. Une nouvelle commission avait été créée à cet effet sur l’initiative de M. Bachy qui présidait alors la Mission Interministérielle aux Rapatriés. Deux dirigeants importants des cercles algérianistes y étaient associés
Et maintenant ?
Jordi a pu établir aussi des choses que nous savions mais dont il a apporté �?? et c’est énorme �?? les preuves documentaires : on se reportera à la page 11 de son livre où il énumère l’ensemble des archives qu’il a consultées et analysées.
En 2012, nous étions arrivés au cinquantenaire de l’Indépendance de l’Algérie. Nous eûmes droit à un déferlement de films, de documentaires et de reportages divers sur l’Algérie, le passé, et le conflit qui aboutit au départ des Européens d’Algérie. Le problème des disparus ne fut pas traité sérieusement. Il n’eut droit qu’à la portion congrue, comme il fallait s’y attendre de la part du système médiatique soviétoïde français.
Toute la puissance médiatique s’est mise, au contraire, au service d’une version anticoloniale, anti-armée française, anti pieds- noirs et anti harkis de la Guerre d’Algérie. Celle-ci a été présentée d’une manière très proche des thèses du FLN algérien. Dans ce contexte, les très graves crimes commis par cette organisation ont été sinon passés sous silence, du moins très très édulcorés. Ceci fut particulièrement sensible à une exposition organisée au Musée de l’Armée aux Invalides. Cette exposition prétendant retracer 132 ans de présence française en Algérie, conflit compris donc. Elle a complètement occulté le fait majeur que la Guerre d’Algérie fut une guerre contre le terrorisme en exaltant une vision libératrice du peuple algérien par l’utilisation manipulatrice de l’appellation Guerre d’Indépendance Algérienne. Elle fait écho, venant d’historiens, à la Guerre d’Indépendance américaine et donc soulève subtilement et inconsciemment, pour bien des gens, des réminiscences émancipatrices. Comparaison qui, soit dit en passant, n’est guère flatteuse pour la révolution américaine qui mérite mieux.
Cette exposition fut préparée sous la présidence Sarkozy et ne saurait être mise au passif des socialistes de Hollande. Ceux-ci n’en sont pas moins des anticolonialistes acharnés eux aussi, et le nouveau président a dit à Alger, alors qu’il n’était encore que le chef du parti socialiste « qu’il ne voyait aucun élément positif à la colonisation ». L’anticolonialisme est donc aujourd’hui la doctrine officielle de l’état français dans toute sa fausseté.
Les Européens disparus, ces pauvres familles pieds-noires endeuillées ont donc peu de chances que l’on s’intéresse à elles. Certes, elles ont obtenu que les noms de leurs parents kidnappés et disparus soient inscrits sur la colonne blanche du Quai Branly. Naturellement c’est bien. Rien ne garantit pour autant que des « anticoloniaux » ne viendront pas remettre tout cela en question un beau matin.
Un film remarquable de Claire Feinstein intitulé Les Disparus a été réalisé. Hélas ! Il ne fut diffusé que sur la chaîne Histoire qui reste assez confidentielle. Nos disparus sont bien marginalisés comme les harkis. Il ne manque d’ailleurs pas de prétendus historiens et de prétendus journalistes pour suggérer que ces problèmes sont bien exagérés et n’ont peut-être même pas existé(18). Le négationnisme se porte bien.
Le journal Le Monde n’a-t-il pas affirmé pendant des années que le 5 juillet à Oran avait fait 25 morts européens. Depuis des livres ont été écrits, des recherches, des enquêtes menées. La classe médiatique claquemurée dans son anticolonialisme de principe, n’en a cure. Les pieds- noirs disparus, les harkis massacrés dérangent toujours autant. Alors c’est le règne du Silence d’Etat comme l’a très bien dit Jordi.
La deuxième mort des Pieds- noirs ?
« Partir c’est mourir un peu » dit-on souvent. Quand nous avons dû quitter notre terre natale, nous sommes morts une première fois, ou bien, si l’on juge le terme excessif, nous nous retrouvâmes à demi morts.
Comme me le lança un jour un compatriote : « En partant, nous avons perdu la joie de vivre ». Il faut être de cette terre aux aubes féériques pour comprendre ce qu’il coûte de s’exiler. L’arrachement de 1962 fut pour les nôtres une injustice profonde venant sanctionner, pour la plupart, des vies de labeur et de dévouement, au terme d’un conflit horrible dont les soldats français sortirent vainqueurs. Rien ne pouvait paraître plus absurde et incompréhensible pour un homme du peuple que cette affreuse punition succédant à une confrontation mortelle où l’adversaire avait été écrasé.
On a toujours dit « Malheur aux vaincus ! » Mais là ? Le vaincu fut politiquement honoré ; ses victimes discréditées(19). Il faut se représenter cette situation : gagner, et, devoir faire ses valises quand même. Ce fut pour l’immense majorité des nôtres, le comble du malheur.
Un intellectuel pourra toujours argumenter, invoquer l’Histoire, le passé ou les conjonctures internationales ; pour presque tous nos compatriotes ce fut une dégringolade que vinrent ponctuer leur révolte, puis leur échec, puis leur exil. L’affaire des enlèvements d’Européens auxquels se livra le FLN après le cessez-le-feu du 19 mars, fut la marque d’une profonde hostilité de cette organisation à notre présence permanente sur un sol qu’elle avait toujours considéré comme arabo-musulman. C’est bien pourquoi, dès le 1er novembre 1954, le FLN avait fixé comme son objectif fondamental la restauration de l’état algérien. Aucun historien digne de ce nom ne cautionnera l’idée qu’il pouvait y avoir un état algérien en 1830. L’état turc qui existait sous le nom de Régence d’Alger était un état prédateur, l’ancêtre des états-voyous, organisé sur une base raciste(20) considérant la population autochtone : maures, berbères, juifs, descendants des esclaves africains comme autant de brebis à tondre et de vaches à traire. Tout historien digne de ce nom sait que le nom même d’Algérie fut donné à ce territoire par les Français,le 31 octobre 1838. En réalité, la thèse historiquement farfelue de la restauration de l’état algérien remplissait pour le FLN une fonction idéologique. Affirmer qu’il y avait un état algérien avant la présence française, c’était dénier à celle-ci toute légitimité ainsi qu’à la présence de citoyens français sur le territoire algérien. De ce point de vue, les Accords d’Evian, furent une belle opération d’enfumage parfaitement mise au point par les diplomates, acceptée par la partie du FLN qu’influençait son signataire Krim Belkacem et contestée par une autre. Est-ce cette seconde partie du FLN qui mit en route l’épuration ethnique des Européens consécutive à cette signature ? Ce n’est pas certain. Les choses sont demeurées assez obscures, car le FLN étant divisé, les responsabilités dès lors se diluaient. Ce que l’on sait avec certitude, c’est que le déclenchement des enlèvements massifs des Pieds-Noirs a démarré le même jour, le 17 avril 1962, dans toute l’Oranie et dans tout l’Algérois.
Il ne pouvait s’agir que d’un mot d’ordre central donc venant de Tunis, et donc du GPRA signataire d’Evian. Il n’y a nul besoin de telle ou telle théorie complotiste mettant en cause tel ou tel homme ou tel ou tel clan. Le FLN d’avant la scission entre le GPRA et l’armée des Frontières survenue à l’été, le FLN globalement parlant porte une responsabilité entière. Il n’y a pas de doute également que le gouvernement français, parfaitement informé de ce qui se passait(21), n’a pratiquement pas réagi et a préféré passer la chasse aux Pieds-Noirs et les massacres de harkis par profits et pertes. Ceci est un fait désormais incontestable.
En 1962, et dans les années subséquentes, Pieds-Noirs et Harkis avaient donc un excellent dossier à faire valoir sur le plan juridique et éventuellement politique. Le gouvernement français sut par des manoeuvres diverses détourner le mécontentement vers des revendications purement matérielles voire catégorielles tout en influençant, autant qu’il le pouvait, la multiplication des associations, des groupes et des rivalités. L’opération fut couronnée de succès et, en France, au début des années 80, personne ou presque ne parlait des rapts de 1962 en Algérie. En revanche, on y dénonçait quotidiennement les enlèvements commis en Argentine ou au Chili par diverses juntes�?��?�..
Peut-on imaginer une situation plus surréaliste ? Il y avait nombre d’organisations et de militants des droits de l’Homme qui menaient, tous les jours, campagne contre des enlèvements perpétrés à 10 000 kms de chez nous, mais ignoraient superbement tout de quelque 2 000 familles françaises vivant dans la douleur et le désespoir depuis 17 ans(22).
Il faut dire que si les gouvernements gaullistes successifs avaient, en la matière, parfaitement joué leur rôle d’éteignoirs, les associations de « rapatriés », à l’exception de quelques-unes, très tenaces, n’avaient pas montré une grande lucidité politique. Parfois même, elles se désintéressaient du sujet, laissant les familles victimes dans un grand isolement.
Du reste, pendant ces années-là, le Pied-Noir de base fut emblématiquement et médiatiquement représenté par l’ineffable Enrico Macias qui nous inonda de ses fadaises. La foire aux images et aux chansons qu’il animait réussit presque à noyer tous les problèmes dans la guimauve la plus épaisse. Entre temps, les thuriféraires du FLN faisaient des films(23) et écrivaient des livres à la gloire de ces terroristes.
Néanmoins, le problème des enlèvements refit surface plus tard ; dans les conditions décrites plus haut. Le problème des harkis refit surface aussi mais surtout à partir de 1991. Or, ces deux dossiers étaient très lourds. Il y avait de quoi déstabiliser des gouvernements et de changer complètement la vision que l’on avait peu à peu installée de la fin de la Guerre d’Algérie. Ce fut hélas le drame des Pieds- Noirs, tout au long de leur histoire, de n’avoir guère su se donner des chefs avisés et d’une certaine envergure. Leur excellent dossier de 1962 fut donc platement gâché par les surenchères, les divisions et parfois, l’incompétence criante de certains. Plus tard, bien plus tard une nouvelle génération de dirigeants prit d’importantes décisions comme celle d’ériger un Mur des Disparus à Perpignan. Une part ineffaçable de ces mérites revient à Thierry Rolando, Suzy Simon-Nicaise et au maire pied-noir de la ville, Rémy Pujol.
Mais alors qu’il devenait clair que la guerre n’avait pas fait de victimes dans un seul camp ou dans une seule communauté mais était bien dans tous et toutes, une offensive médiatique de réécriture de l’Histoire se mit en place dans les années 90(24). Elle allait avoir une grande importance. Alors que jusque-là les productions favorables au FLN avaient été espacées, elles devinrent régulières et de plus en plus denses à partir de la première série de films concoctés par Benjamin Stora et Alfonsi(25). Le plan d’une véritable vision officielle et anticoloniale de la présence française et de la Guerre d’Algérie, s’amorçait. En une décennie, les productions cinématographiques, faisant l’éloge des porteurs de valise, ou dénonçant l’Armée française à propos du 8 mai 1945 dans le Constantinois, se multiplièrent. Les écrits du même genre proliféraient aussi, tandis que de jeunes historiens nés après le conflit publiaient livres sur livres pour dénoncer la torture et la violence « coloniales » comme indiqué plus haut.
En 2003, année de l’Algérie, il n’y eut pas moins de 12 films et téléfilms sur les ondes hertziennes. Des livres innombrables parurent allant tous dans le sens de l’anticolonialisme, de la dénonciation de la torture, de l’Armée française, des Pieds-Noirs etc�?� Tout cela devait culminer avec la diffusion massive (assortie d’une publicité gigantesque) du film anti-français de Bouchareb Hors-la-Loi. Heureusement cette « oeuvre » se révéla un des pires navets de l’histoire du cinéma et elle disparut des écrans en quelques semaines. Cependant, le ton était donné, et l’année 2012 et le cinquantenaire de l’Indépendance furent l’occasion d’un terrible déferlement de films, téléfilms, livres en tout genre orientés dans le sens de la propagande FLN. Ce dernier réclamait la repentance de la France. Il ne l’eut point. Mais l’anticolonialisme devint une doctrine officielle de l’état français. C’est ce que Nicolas Sarkozy alla proclamer en Algérie à l’Université de Mentouri au début de son quinquennat. C’est ce qu’une exposition très discutable sur la France en Algérie organisée au Musée de l’Armée au printemps de 2012 consacra à la fin du même quinquennat(26).
Enfin, c’est ce que confirma François Hollande dès son premier voyage en Algérie comme Président de la République le 19 décembre 2012 en stigmatisant 132 ans de colonisation.
La France nous a ainsi tourné le dos, à nous Pieds-Noirs et Harkis. Nos ancêtres qui se sont escrimés jadis pour faire de l’Algérie ce qu’elle fut, la perle de l’Empire, nos ancêtres qui ont fait toutes les guerres françaises, notamment la seconde qui nous coûta fort cher, nos ancêtres qui ont répandu leur sang en abondance, qui se sont échinés à servir des politiques qui étaient celles qu’avaient voulu les différents gouvernements français à Paris ont été désavoués.
Quant à nous qui avons été frappés par le terrorisme dans des proportions inouïes, qui avons été victimes de l’épuration ethnique de 1962(27), nous avons été outragés. En 1965, Mgr Duval, chef de l’Eglise d’Algérie, qui s’était toujours tenu du côté du FLN et qui n’avait jamais eu que des paroles très floues lorsqu’il s’agissait de compatir à nos maux, fut nommé cardinal. Cette ordination fut ressentie par beaucoup des nôtres comme une insulte à notre destin tragique(28). Mais encore pouvait-elle passer pour un événement isolé n’engageant que des autorités et des hiérarchies non politiques. Aujourd’hui avec les discours successifs de Sarkozy et de Hollande, notre destin dramatique a été doublement et même triplement insulté. Nous avons été reniés par notre patrie.
Est-ce notre seconde mort ? Peut-être pas, si nous savons jusqu’au bout témoigner pour la vérité, sans nous diviser. Et n’oublions pas la petite fée espérance chère à Péguy.
JEAN MONNERET

13 avril 2013
1- En arabe fidayyines au singulier fidaï. Du verbe fda qui signifie se rédimer, se racheter. Désigne ceux qui se sacrifient pour l’Islam.
2- Jean-Jacques Jordi. Un silence d’état. Editions Soteca, pages 155 et seq. Sa recherche est basée sur l’ouverture d’un nombre très important d’archives militaires et civiles, ainsi que du fichier central des Rapatriés.
3- 1 736 exactement, en tenant compte de 454 cas incertains.
4- Monseigneur Jean Rodhain portait le titre (rare en Occident) de chorévèque. Il a fondé le Secours Catholique en 1946. Il a été amené, en 1962, à s’occuper des Français disparus en Algérie. Il fut de ceux qui pensèrent, à partir de 1965, qu’il n’y avait plus de survivants demeurés dans ce pays, après avoir été enlevés durant la dernière année de la souveraineté française et au début de l’Indépendance. Sa conviction se basait sur son expérience de la guerre mondiale. Selon lui, des personnes retenues contre leur gré, même dans les pires régimes dictatoriaux arrivent toujours à faire connaître leur situation. Le cas de l’Algérie où de nombreux Français résidaient encore et constituaient autant de témoins potentiels, le nombre de nos compatriotes se déplaçant dans le cadre de la coopération, ne permettait pas de penser que des Pieds Noirs y soient encore détenus même clandestinement. Sans parler, des multiples contacts existant officiellement et officieusement avec les Algériens devenus les citoyens du nouveau pays et les immigrés en France.
Dès lors, l’Association de Défense des Droits des Français d’Algérie (ADDFA) cessa son activité. Elle ne voulait pas en effet entretenir de faux espoirs au sein des familles concernées. Une partie des adhérents décida de continuer.
Deux ans plus tard, en 1967, la capitaine Leclair qui restait, lui, persuadé de la possibilité de survie de certaines victimes de rapts, créa, avec quelques fidèles, l’Association de Soutien des Familles et Enfants de Disparus, dont il inspira l’activité dans le sens que nous décrivons ici.
5- Ce chiffre de 700 pourrait même aller jusqu’à 800 selon Jordi, si l’on y ajoute une centaine de Musulmans tués. Les uns étaient sans doute profrançais, d’autres furent exécutés par le FLN pour indiscipline.
Pour ma part, dans mon ouvrage publié en 2006 sur Oran, je signalais que les archives militaires fixaient le chiffre des enlevés et disparus à 365 personnes : chiffre ne pouvant être tenu pour définitif à mes yeux. Jordi ayant pu consulter d’autres archives notamment le rapport Huille additionne à 353 disparus quelques 326 personnes dont les décès ont pu être constatés. Son chiffre de 679 personnes auquel il propose d’ajouter celui d’une centaine de Musulmans paraît beaucoup plus sérieux que celui de 3 000 à 5 000 tués que brandissent, sans preuves, diverses associations.
6- J’écrivis au magazine pour contester cette appellation. Je rappelais les orientations « anti-impérialistes » du FLN et ses méthodes terroristes. « Ce qu’il y a de triste en cette affaire », dis-je pour conclure : « c’est que les terroristes qui échouent demeurent des terroristes, tandis que ceux qui réussissent et atteignent leurs objectifs politiques, comme en Algérie, deviennent pour les bien-pensants des « combattants de la liberté ». Une certaine Mademoiselle Mac Govern me répondit au nom de la Rédaction que l’appellation comportait souvent une nuance idéologique. Elle en voulait pour preuve le fait que le Président Reagan appelait les anti-communistes du Nicaragua des freedom-fighters. Elle conclut néanmoins, au terme d’un raisonnement biscornu que l’emploi de ce terme par le magazine pour désigner le FLN était justifié. Comme disent les italiens : « A laver la tête d’un âne on gâche son savon ».
7- Une requête de Bernard Antony en décembre 1986, faisait allusion, Dieu sait pourquoi, à 1 400 survivants détenus.
8- Leclair ne pouvait ignorer à l’époque qu’une certaine proportion de personnes enlevées avait été aussi libérée ou retrouvée. En jouant sur ce chiffre inexact de 3 000 personnes enlevées qu’il confondait avec autant de personnes demeurées disparues, il semait une indiscutable confusion.
9- Devenu aujourd’hui le SHD, Service Historique de la Défense.
10- Son livre Histoire de Vichy (Ed. Perrin) comportait des passages très peu politiquement corrects comme les chapitres portant le titre L’antisémitisme républicain et Vichy avant Vichy qui lui valurent, entre autres, bien des inimitiés. Il aggrave son cas dans son Histoire de la Résistance où il écrivit p. 320 que les abbés Glasberg et Chaillet ayant demandé à Mgr Gerlier de protester contre l’internement des juifs étrangers, il leur présenta Monsieur Helbronner qui leur expliqua que cette démarche n’était pas souhaitable. Monsieur Helbronner était le président du Consistoire Central israélite. Cette révélation qui exonérait les évêques français de la responsabilité qu’on voulait leur imputer dans les media : s’être tus volontairement durant cette période, contrariait beaucoup les bien-pensants.
11- Selon l’odonymie officielle, il y a 2 046 communes avec une rue, avenue ou place Jean Jaurès soit 5 % de l’ensemble et 3 640 communes avec l’équivalent pour De Gaulle soit 10 %. Il y a 36 400 communes en France.
Léon Blum est un peu moins bien servi comme si, plus ou moins consciemment, certains Français l’associaient encore (non sans raison) à la défaite de 1940. Les responsabilités de Jaurès dans la non-préparation de la France au conflit de 1914 sont pourtant tout aussi lourdes.
12- Le Figaro Littéraire ne publie d’ailleurs que très rarement des comptes rendus de livres relatifs à l’Algérie. Ayant écrit à son directeur pour le déplorer, celui-ci me répondit qu’il était contraint à « des choix » qu’il qualifia de « déchirants parfois ». En l’occurrence, ils sont surtout déchirants pour ceux qui en sont victimes : les auteurs de livres sur l’Algérie, que cette publication a tranquillement exclus.
13- Sûrement pas, ni l’un, ni l’autre, des hommes d’extrême droite.
14- Prétendre que la Guerre d’Algérie était une guerre qui « n’osait pas dire son nom » ou comme l’écrivent des farceurs « une guerre sans nom » relève de la calembredaine journalistique la plus épaisse. A l’époque du conflit, tout le monde parlait de la Guerre d’Algérie. Officiellement, le terme n’était pas employé car l’Algérie était un territoire français. Il n’y avait donc pas de guerre au sens juridique du terme entre deux nations constituées. Il y avait en revanche une guerre civile au sein de la population habitant le pays. Sur le plan de la violence et de l’ampleur des opérations c’était en tout cas une guerre au sens strict du terme et c’est pourquoi, chacun en parlait en ces termes dans la rue et dans les journaux de l’époque.
15- Benjamin Stora, Sylvie Thénault et Raphaëlle Branche sont des universitaires dont les travaux sont marqués par un anticolonialisme systématique, bien dans l’air du temps.
16- Ainsi en 2006, fus-je censuré par l’Echo de l’Oranie qui refusa de publier un entretien que je lui avais accordé à sa demande, probablement parce que le chiffre que je donnais pour le 5 juillet à Oran ne correspondait pas aux évaluations hyperboliques de quelques excités de la revue. Je me contentais d’indiquer les chiffres contenus dans les archives militaires en indiquant que le bilan réel était sans doute plus élevé (ce que démontrèrent d’ailleurs les recherches complémentaires de Jordi). Mais cela était trop subtil pour les irresponsables de la publication.
17- Voici les chiffres auxquels sont arrivés différents chercheurs :
Madame Ducos-Ader (femme de disparu travaillant depuis 50 ans sur ce sujet à partir de listes privées et publiques)
Sur 3 847 personnes civiles enlevées.
M C D A recense :

484 portés disparus avant le 19 mars 1962
2 240 après le 19 mars
1 631 personnes libérées.

Chiffre probablement légèrement supérieur car 82 dossiers sans date + 380 cas incertains.
Jean-Jacques Jordi : dans son ouvrage Un Silence d’Etat, p. 155.
330 personnes disparues avant le 19 mars 1962
1 253 personnes après.
170 personnes dont le sort demeure incertain.
Jordi ne fait pas allusion à des dossiers sans date.
Cet auteur fait allusion en revanche à 1 551 personnes libérées ou retrouvées recensées par le Ministère des Affaires Etrangères et sur lesquelles, il n’a donc pas travaillé puisque leurs dossiers n’entraient pas dans le cadre de son enquête.
Jean-Claude Rosso (ancien militaire, informaticien collaborant avec Mme Ducos-Ader)
Ce chercheur a fait une étude très précise à partir de données regroupant toutes les listes publiques et privées, de civils et de militaires enlevés. Chaque nom figure avec mention du sort de l’intéressé : disparu, non disparu, libéré, cas incertain, corps retrouvé et inhumé.
A l’heure où nous écrivons, les chiffres correspondant à ces différentes catégories n’ont pas été encore calculés.
18- Voici ce que l’on peut lire sous le titre : Algérie les derniers survivants, sur le site www.alterinfo.net à la date du 6 octobre 2012 :
« Ce que l’on appelle le massacre des harkis n’eut probablement pas lieu. Bien que des tueries se sont (sic) produites entre tribus rivales sur fond de vendettas comme c’est souvent le cas en pays méditerranéen »�?�..
19- Aujourd’hui la période dite coloniale est officiellement vilipendée. L’anticolonialisme est devenu une doctrine d’état sous Sarkozy puis sous Hollande. Cette période et la création d’un vaste Empire ultramarin fut pourtant une oeuvre éminemment républicaine (cf. Jules Ferry). Mais pour que soit établi un « partenariat privilégié » avec l’Algérie, il faut que l’�?uvre française d’alors soit discréditée. Les Pieds-Noirs resteront donc diabolisés et leurs malheurs minimisés.
20- Car seuls et héréditairement, les Turcs pouvaient participer à la direction du régime et être janissaires dans la Milice. Les enfants nés de mariage entre Turcs et femmes indigènes, les Kouloughlis étaient tenus pour inférieurs et s’ils pouvaient porter les armes, ils ne pouvaient en principe exercer de commandement dans les unités où ils servaient. Cette interdiction fut cependant appliquée avec une rigueur fluctuante selon les périodes.
21- Voir nos ouvrages La Phase Finale de la Guerre d’Algérie. Ed. L’Harmattan et La Tragédie Dissimulée. Ed. Michalon.
22- Lorsque le problème des disparus pieds noirs fut soulevé, la Ligue des Droits de l’Homme notamment à Toulon y vit une tentative de défendre « le colonialisme ».
23- Comme le film de L. Heyman La Question ou celui d’Y. Boisset, RAS.
24- Ayant pour figure de proue l’ex-trotskiste B. Stora cette offensive « historique » fournissait une version de la Guerre d’Algérie acceptable à la fois par les gaullistes et les socialistes et susceptible d’être ultérieurement acceptée par le FLN.
25- B. Stora devint ensuite « le spécialiste » omniprésent et omniscient à propos de l’Algérie. Toutes les chaînes de radio et de télévision en firent leur Big Brother. Son orientation anticolonialiste et anti-armée française prépara la voie de l’anticolonialisme d’état actuel.
26- Avec comme conseillers historiques le trio infernal Branche, Stora, Thénault, bien entendu.
27- Lors de son voyage à Alger, F. Hollande rendit hommage à Maurice Audin, ce membre du Parti Communiste Algérien a disparu en 1957 durant la Bataille d’Alger du fait, a-t-on dit, de certains militaires français engagés dans le démantèlement des réseaux terroristes. Rien n’est transparent dans cette affaire et l’ouverture des archives annoncée par le nouveau Président ne clarifiera rien. Toutefois, en sélectionnant un disparu, comme emblématique parce que situé dans le camp indépendantiste, F. Hollande a agi comme s’il y avait dans le Guerre d’Algérie de bonnes victimes : celles qu’il faut déplorer car elles sont tombées, à la suite d’exactions alléguées de l’Armée française et celles qui sont tombées sous les coups du FLN et qu’il faut oublier. Les familles de nos 3 000 enlevés et de nos 1 453 portés disparus apprécieront.
28- Selon la juste expression de Mgr Boz dans son livre Une fin des temps. Ed. DDB.

DU NOUVEAU SUR LES EUROPEENS DISPARUS A LA FIN DE LA GUERRE D’ALGERIE. (1)

Durant un demi-siècle, le problème des civils européens enlevés par le FLN, et jamais retrouvés pour un grand nombre__, fut singulièrement occulté. Officiellement, on s’en tint à un chiffre donné en 1964 au Sénat: 3018. La répartition des victimes en personnes enlevées, libérées, présumées décédées et cas incertains ne fut guère remise en cause. A partir de 1965, le silence des médias à ce sujet se fit assourdissant. Les Français disparus furent oubliés tandis que la France prit l’étrange habitude de réserver ses hommages aux victimes de l’autre camp , les pro-indépendantistes. (Particulièrement à Paris sous l’égide de la Mairie socialiste.)
Dans le milieu des Français d’Algérie, on chercha à lutter contre l’oubli. Hélas, des chiffres hyperboliques furent brandis au mépris de toute rigueur historique (2). La cause des victimes du FLN risqua d’en être dépréciée, d’autant que des thèses complotardes fumeuses se répandaient aussi.
Désormais, la communauté des Historiens comme les Pieds Noirs et les familles concernées disposent d’une étude de qualité, menée selon la méthode historique. Jean-Jacques Jordi a fait des recherches poussées en de nombreux fonds d’archives. Citons: le Service Historique de la Défense, le Centre des Archives Diplomatiques, les Archives Nationales d’Outre-Mer, le Centre des Archives Contemporaines, le Centre Historique des Archives Nationales, celles de la Croix Rouge, du Service Central des Rapatriés etc;…

L’auteur a ainsi apporté une contribution neuve au problème des disparus européens. Il a attaqué de front l’obstacle des 500 dossiers demeurés incertains qui gênait l’obtention de chiffres crédibles.
Sur ce point, en 2004, nous avions nous même, ainsi que le général Faivre attiré, l’attention de la Mission aux Rapatriés sur la nécessité d’une étude exhaustive. Il fallut attendre quatre ans pour qu’elle se dessinât.
En accédant aux dossiers du Service Central des Rapatriés, Jordi a pu savoir qui parmi les incertains était réellement disparu ou entré en France métropolitaine. On y voit actuellement plus clair.
Qu’il s’agisse du massacre du 5 juillet 62 à Oran (où l’auteur confirme la responsabilité et les mensonges du général Katz, comme la criminelle ineptie des directives données à l’Armée française), qu’il s’agisse des exactions de l’été 62 dues à la wilaya 4 (où le FLN préférait enlever des familles entières pour limiter les plaintes ), Jordi a montré une solide rigueur.
Il éclaire la pratique du nettoyage ethnique par les indépendantistes. Or, il le fait, documents à l’appui, en prenant ses distances avec quelques légendes aussi tenaces qu’absurdes. Son livre est peu réfutable. Il sera plus difficile désormais aux thuriféraires du FLN et aux journalistes sous influence de nier des faits qui les dérangent.
On peut regretter que Jordi paraisse sous-estimer les divisions du FLN et les surenchères xénophobes qu’elles alimentèrent. Félicitons le toutefois d’avoir laissé de côté quelques récits controuvés et extravagants. (3)
Cet ouvrage, cette étude méticuleuse manquaient. Il serait regrettable qu’ici et là, certains négligent l’atout que, dans sa percutante sobriété, il constitue pour les familles touchées et pour l’ Histoire.

JEAN MONNERET
9 novembre 2011
1 – Jean-Jacques Jordi . Un silence d’état. Ed. SOTECA.
Les enlèvements d’Européens ont décuplé aprés le « cessez-le-feu  » du 19/3 / 1962 L’auteur dénombre 1583 disparus présumes décédés, 123 enlevés dont on a retrouvé les corps et 171 cas incertains résiduels. Selon nous, il eût fallu comptabiliser les personnes libérées ou retrouvées.

2 – Il arriva qu’un scribe du Ministère des Rapatriés répondit par erreur : 25.000 à une question sur le chiffre des disparus européens. Il confondait avec celui des militaires français tués au combat. Ceci occasionna ultérieurement quelques bévues.

3 – En juillet 1962, depuis Alger, Max Clos du Figaro, dénonça courageusement les enlèvements massifs d’Européens. Il ajoutait : « Sur les chiffres, on ne sait rien de sûr. Tout dans ce pays est déformé et amplifié dans des proportions fantastiques. «  Voila qui a changé désormais.

Lundi 26 mars 1962 : Alger agonise

Conformément à ce que j’avais promis ce texte de Mme Gautier est diffusé sur mon site. Merci de le faire connaître de votre côté.
Jean Monneret

Nous ne connaissons pas tous les noms des victimes du 26 mars 1962 à Alger ni leur nombre exact.
Nous ne connaissons pas le nom de tous ceux assassinés au Plateau des Glières et tout autour, rue d’Isly, boulevard Pasteur, rue Chanzy, boulevard Bugeaud, rue Lelluch, boulevard Baudin, et plus loin Place de l’Opéra, et aussi aux Facultés, et plus loin encore au Champ de Manoeuvres et encore une heure après la fusillade. Les militaires, les gendarmes, les C.R.S. occupent les carrefours, les toits, les terrasses, font des barrages. Partout, toutes les armes sont approvisionnées et chargées, partout. Les tirailleurs avancent rafale après rafale, arrosent les gisants au F.M. et au P.M., chargeur après chargeur (J.L. SIBEN témoigne). Ils mitraillent les façades, l’intérieur des appartements aux volets clos, achèvent les mourants à l’intérieur des magasins, les poursuivent dans les couloirs des immeubles. Et puis, ils tirent sur les médecins, les pompiers. Ils tirent sur les ambulances, déjà toutes prêtes, déjà là, à attendre les morts. C’est une véritable chasse aux pieds-noirs, une tuerie, un carnage auquel se sont livrés les tirailleurs aux gestes obscènes, les gardes mobiles aux ricanements haineux et les C.R.S. qui insultent, matraquent et «balayent», rue Charras, rue Richelieu, rue Clauzel �?�(les témoignages).
La foule était dense. C’était un cortège de jeunes gens, de jeunes filles, d’enfants et de vieux messieurs aux insignes d’anciens combattants. Ils avaient des drapeaux et ils chantaient la Marseillaise et ils s’effondrent, gisants ensanglantés.
Et puis les ambulances et les camions des morts vont et viennent et déversent leurs cadavres, à l’hôpital Mustapha, à la clinique Lavernhe, à la clinique Solal.

Le Professeur Jacques BARSOTTI déclare : Nous sommes allés à la morgue de l’hôpital voir les cadavres qui s’y entassaient dans le plus grand désordre. C’est une vision dramatique que ces tas humains amoncelés pêle-mêle les uns sur les autres que les familles essayaient de reconnaître, en tirant sur les bras ou sur les jambes pour les sortir du tas.
Le docteur KAMOUN témoigne : l’horreur pure, partout des cadavres disposés sur trois niveaux, paillasse, étagère, sol. On avait instauré un sens unique et dans le silence troublé de temps en temps par des gémissements et des pleurs, les gens circulaient lentement, horrifiés. Les cadavres attendaient leur reconnaissance et ces gens pâles et silencieux tournaient lentement. Un antre de cauchemar écrira Jean BRUA.
Immédiatement après ces scènes édifiantes, le Corps médical de l’hôpital Mustapha réalise une plaquette de témoignages recueillis par les médecins ayant assisté à la fusillade ou ayant soigné les blessés, témoignages adressés en France à diverses personnalités politiques et morales sans aucun écho tangible. Cette petite brochure, « LE MASSACRE D’ALGER » « Alger 26 mars 1962 », qui ne porte pas de date d’impression ou d’édition, est dédiée à la mémoire du Docteur Jean MASSONNAT, victime du devoir professionnel, tué à bout touchant. Les témoignages sont anonymes. Il n’y a pas de liste des blessés. Figurent deux plans de la fusillade, une dramatique photo du Plateau des Glières devant les marches de la Grande Poste ainsi que la liste des noms des victimes au nombre de 49 plus quatre inconnus dont 2 musulmans et 3 européens ( 53 au total). Le nom de mon mari est correctement orthographié et sa profession correctement énoncée.
Le journal « La dépêche d’Algérie » des 27, 28 et 29 mars fait état de 46 morts et 150 blessés.
Un troisième nombre des victimes est donné dans le « LIVRE BLANC » « ALGER LE 26 MARS 1962 », paru le 1er juin 1962, édité par « L’Esprit Nouveau ». Ce livre ne comporte que des témoignages, signés, plus de deux cents. Il ne mentionne aucun nom de victimes, ni celui des morts ni celui des blessés. Il est publié : « A la mémoire des 80 morts et en souvenir des 200 blessés de la fusillade », sous le patronage de Messieurs les Députés du Groupe UNITE DE LA REPUBLIQUE. « LE LIVRE BLANC » est un recueil des témoignages nécessaires pour pouvoir porter plainte devant les tribunaux. Mais les témoignages sont dangereux pour le pouvoir en place, ils réfutent absolument les silences, les invraisemblances, les contradictions, ces aveux tacites, ils dénoncent la lâcheté de cette sordide raison d’Etat et de ses « voleurs de morts ». Ce livre est interdit et détruit dès sa parution. Je viens d’en acquérir un exemplaire, à un prix exemplaire, un échappé de cet holocauste du livre. (Et que les victimes soient sacrifiées à la Sainte et Juste Raison d’Etat !). Il a été réédité en 1991 sous le nom de « LE LIVRE INTERDIT » par les Editions Confrérie Castille. Dans cette édition remaniée ont été ajoutées les listes des noms des morts et des blessés. La liste des victimes comporte 63 noms plus quatre « non identifié » dont 2 musulmans et 2 européens (soit 67 au total). Cette liste contient des erreurs et des noms mal orthographiés. Le nom de mon mari est mal orthographié et ne figure plus sa profession. C’est à partir de cette liste que j’ai voulu vérifier toutes les listes, ces listes qui, en se reproduisant vont subir un certain nombre de distorsions, du fait même de la copie, je suppose.
Aucune enquête officielle n’a jamais été effectuée, aucune commission d’enquête n’a jamais vu le jour, malgré les pétitions et les demandes déposées dans les préfectures, dans les ministères, sur le bureau de la Présidence. La tuerie du 26 mars alterne du déni officiel de ce qui s’est passé ce jour-là à l’infâme raison d’Etat : « ce n’est pas nous, ce sont eux qui ont commencé », et puis « c’était interdit, on n’avait pas à le redire », et puis « c’est l’O.A.S., c’est bien fait pour eux », autant « d’arriérations » verbales pour se justifier. La tuerie fait aussi un petit tour par l’infâme Secret Défense. Les archives concernant les faits et les morts civils au cours des évènements d’Algérie sont tenues secrètes. Pour le 26 mars il nous faut encore attendre cinquante ans ou soixante ans ? Des dossiers ont déjà disparu ou sont vides ou bien sont maintenus en souffrance ou bien encore sont abandonnés en république démocratique et populaire d’Al Djazãir. Ces archives sont les preuves trop gênantes de cet infâme Secret Défense. Au cours de la fusillade d’autres preuves ont été arrachées des mains des journalistes, des photographes et des cameramen. Pendant les jours qui ont suivi, l’armée a surveillé ces lieux maudits, empêchant les gens de prendre des photos ou en confisquant leurs appareils et s’est livrée, à grand spectacle, à de sordides analyses des lieux, à de risibles relevés topographiques, il fallait faire semblant de chercher la vérité.
Il y a donc des listes, établies de façons successives, recopiées, empruntées, mais aucune ne peut être authentifiée. La liste qui circule habituellement, celle qui est généralement publiée sur les sites depuis quarante cinq ans et qui est dite, à tort, officielle, comporte des erreurs, des confusions et des manques. Néanmoins cette liste a eu le mérite d’être établie et a servi de support au travail sacré de mémoire pendant toutes ces années. Cette liste est due au travail, d’investigation et de recherches, remarquable, de Francine DESSAIGNE et de Marie-Jeanne REY, publié dans « Un crime sans assassins » (1994 �?? Editions Confrérie-Castille) qui témoigne de 58 noms, plus quatre « non identifié » dont 2 musulmans et 2 européens (soit 62 au total). Je note que sur cette liste le nom de mon mari est correctement orthographié mais sa profession a changé.
Francine DESSAIGNE écrit, dans la préface de cette réédition, que le 30 mars, sur une demande du professeur Philippe MAR�?AIS, député d’Alger, elle a déposé avec d’autres personnes une plainte contre X devant un juge d’instruction qui rassemblait des témoignages sur la fusillade. Cinq ans après, un autre juge a prononcé un non-lieu. Mais ce non-lieu n’est ni définitif ni absolu. Il s’agit donc d’aller le contester devant la justice.
« Trois jours plus tard les funérailles » (Le Livre Blanc). Où sont donc passés les cadavres ? Il ya ceux, « officiels », ceux « reconnus », dont les noms sont publiés dans les journaux avec leurs avis de décès mais que les familles n’ont pas pu approcher, ceux gardés au secret, scellés en bière dans la raison d’Etat, cercueils éparpillés dans les dépositoires. Et puis il y a les « non officiels », ceux dont on n’a rien publié, cadavres escamotés, cadavres disparus, cachés pour quel secret Défense ou quel secret de famille ?
Il y a enfin les blessés et les cadavres des soldats pris sous leur propre feu, encore moins officiels et dont l’Armée n’en a jamais publié le moindre écho. Un commandant des Forces Armées en Algérie reconnaît, pourtant, trois tirailleurs et un CRS tués et trois blessés. Par qui ? Par quelles armes ? Ce commandant se plaint d’une insurrection armée mais se montre bien incapable d’en fournir la preuve. – « Une femme, place de la Poste, blessée, gisait sur le dos. Un soldat musulman l’achève d’une rafale. L’officier présent abat le soldat (Professeur Pierre GOINARD) �?? Dans le magasin Claverie, deux tirailleurs musulmans abattent le militaire français �?? Les militaires de l’Infanterie de Marine, au square, près de la Compagnie algérienne, se couchent sous leurs camions pour se protéger �?? Le docteur BISQUERRA poursuit�?� « Il me laissa finalement entrer dans le fond du magasin où se tenaient d’autres militaires musulmans et, sur le sol, gisait l’un d’entre eux, qui semblait agonisant, une ou plusieurs balles lui ayant transpercé le thorax. �?� déjà arrivaient des ambulances et des camions militaires. Les militaires quittèrent alors précipitamment les lieux avec leur chef, emmenant leur blessé qu’ils chargèrent dans l’un des camions. D’autres témoignages font état de militaires tués ou blessés entre eux par leurs propres armes. Cependant ni dans les listes parues, ni dans les journaux, je n’ai trouvé trace de leurs noms. Des autopsies militaires ont sûrement été pratiquées et les autorités savent avec quelles armes ces hommes ont été blessés et tués, et par qui.
Jean BRUA rappelle dans son intervention du 26 mars 1987 : ce mystérieux supplétif vietnamien, évoqué par deux officiers du 4ème R.T., évacué dans le plus grand secret, après avoir été atteint par les forces de l’ordre du boulevard Bugeaud, qui se croyaient visé par son tir (procès- Bastien-Thiry). Dans « Un crime sans assassin », Francine DESSAIGNE évoque aussi ce tireur à la notoriété de barbouze. Il faut donc attendre encore cinquante ans ou soixante ans pour livrer la vérité ?
Elle rapporte les paroles des médecins de Mustapha :
Le lendemain matin 27 mars 1962, le professeur GOINARD, toute l’équipe chirurgicale de la clinique thérapeutique de l’Université se rendit à la morgue. On dénombra près de 80 morts par balles, entassés dans les locaux de la morgue. De multiples photographies avaient été faites avec l’appareil du service. Mais les deux rouleaux de pellicules envoyées naïvement et comme à l’accoutumée au développement en France, ne sont cette fois, jamais revenus.
Martial TRO, Commis principal à l’hôpital Mustapha témoigne : « Alors sont arrivés des camions militaires, des Dodges. Ils débordaient de blessés, de morts, mélangés, entassés. On les déversait comme des sacs de farine. On lâchait les ridelles et tout tombait sur les côtés. Nous n’avions pas de brancardiers. Les Soeurs et les médecins ont commencé le transport. Le premier que je prends dans mes bras c’est le docteur MASSONAT. Il était là dans mes bras, il me vomissait dessus �?�J’ai fait le tri des morts et des blessés. Au dépôt mortuaire on les mettait les uns sur les autres. Quand on voulait voir un mort il fallait le chercher, débarrasser un tas de cadavres pour le trouver. C’était épouvantable. On dit qu’il y a eu 80 morts. Moi je ne travaillais pas aux services administratifs, je ne peux pas citer de noms mais je dis qu’il y avait 120 morts. A cette époque, ceux dont on ne réclamait pas le corps, parce que c’étaient des gens de passage ou pour d’autres raisons, ceux-là étaient emmenés le soir à la sauvette, qu’ils soient musulmans, juifs ou chrétiens, au cimetière d’El Halia, directement la nuit. L’aumônier a protesté officiellement. Il a été expédié à Paris tout de suite. Un petit musulman travaillait à l’hôpital. Il a aidé à transporter les blessés. Ila été repéré. Le FLN l’a assassiné le lendemain.

Christian GILLES dit qu’il a assisté à une véritable ignominie : « dans ce bâtiment se trouvaient de nombreuses petites alcôves avec des plafonds voûtés en ogive et aménagées avec deux bancs. A l’intérieur de chacune d’elles, deux familles unies par leurs larmes se trouvaient séparées par deux cercueils fermés, accolés, déposés au centre sur des tréteaux. Dans quelques alcôves, des familles musulmanes et européennes atteintes par la même douleur, priaient, pleuraient, gémissaient et imploraient le ciel côte à côte. Des personnes totalement désespérées, circulaient dans le grand hall, en tout sens, criant, pleurant, appelant à haute voix un être cher, essayant de découvrir d’alcôve en alcôve leur disparu. Par une porte, arrivait à intervalles réguliers, d’un autre service de l’hôpital, un nouveau cercueil fermé avec l’indication sommaire de son nom. Toutes les dix minutes, huit à dix personnes prenaient un cercueil dans une alcôve, s’arrêtaient sur la chaussée. Un homme de foi sortait d’un local vitré et murmurait quelques mots. Le cercueil était alors déposé dans la benne d’un camion militaire, où assis sur des banquettes, siégeaient dix soldats armés. Seuls quelques membres de la famille étaient admis sur une largeur de sièges d’un minicar de C.R.S. Motards en tête avec sirène, jeep avec radio, le camion-cercueil et deux véhicules de C.R.S. s’éloignaient rapidement vers un cimetière de la ville. J’assistais à des enterrements à la chaîne sans aucun regroupement familial, sans passage dans les lieux de culte, y compris celui du quartier. Ces transports commencés, dans la nuit pendant le couvre feu, se poursuivaient encore.

Qui sont ces morts Français-Musulmans ? Quelles sont ces victimes que leurs proches réclament à force hurlements, sans les trouver ? Quelles sont ces victimes livrées toutes prêtes emballées ? Que sont devenus ces soldats, ces C.R.S. qui ont conduit les camions-cercueils ? Comment est-il possible qu’aucun d’eux ne se soit jamais fait entendre ? Je croyais que nous étions tous égaux à la face de Dieu.
Le Docteur André FOURNIER précise : Á l’hôpital, l’après-midi s’est passée à recevoir et soigner les blessés qui arrivaient. Dans la soirée je suis allé à la morgue où étaient entassés les cadavres des victimes. J’ai notamment encore le souvenir très vif de deux très jeunes filles, deux soeurs qui avaient été tuées à bout touchant. Révolté par ce spectacle, j’ai alors téléphoné à un ami en lui demandant de rassembler dans les hôtels le plus possible de journalistes et les emmener à l’hôpital. Il en est venu un certain nombre français et étrangers. Je puis citer deux de leurs réactions : 1) un journaliste allemand m’a dit : « j’espère qu’après cela les journaux français ne parleront plus d’Oradour sur Glane », 2) deux journalistes français du Monde : l’un n’a pas pu supporter le spectacle et est sorti pour vomir et l’autre a dit « ça ne passera pas à la Rédaction ». Nous sommes d’une civilisation trop sensible.
Le Professeur Paul LEBON confirme qu’il se souvient fort bien d’avoir vu parmi les cadavres deux petites filles de 8 ou 10 ans, en robes rouges dont on ne trouve plus aucune trace. Cette énigme est à rapprocher de celles de la mort d’un bébé et de sa mère évoquée par Suzanne CAZE AVELIN : son amie, réfugiée dans un magasin de puériculture, avait caché son petit enfant dans une poussette en exposition, petit cadavre dont on ne trouve plus aucune trace ni celle de sa mère. Un autre témoignage confirme : une jeune femme et son bébé ensanglanté dans les bras, poursuivie et achevée à la rafale par un tirailleur chez Natalys.
Marie Jeanne Rey témoigne d’une petite voix enfantine, près d’elle, qui se tut pour toujours.
�?�« Il y avait aussi une quinzaine de gamins autour de Michèle TORRES, venus en camion ».
.. « .Une dame âgée : j’étais à terre, blessée. Un petit garçon de 8 ans pleurait et me disait, « regarde mon papa ». Son jeune père était couché le visage ensanglanté �?� »

Il y avait des enfants dans la foule et des adolescents. On ne peut pas dire de ces jeunes victimes qu’elles appartenaient à l’O.A.S. On ne peut pas avouer, non plus, l’assassinat de ces jeunes enfants. Ce serait peu reluisant pour la gloire de la France ou pour la renommée de certains. Il est donc très nécessaire d’escamoter un certain nombre de victimes.et notamment les moins de 20 ans si l’on se réfère à la liste qui suit. Que sont-elles devenues, ces jeunes victimes alors que sur le sol devant les FM s’amoncèlent les cadavres ? Car ils ont tiré, ivres de fureur, ces serveurs de F.M., comme le soldat Mohamed A… qui est décrit ainsi dans les témoignages : « Il semblait avoir un grand désir de tirer, dansant d’un pied sur l’autre, le regard brûlant non de peur mais de fureur, ou encore �??« en transe, un rictus de haine, gesticulant, surexcité, ou encore �?? une bande souple dont l’extrémité était engagée dans la culasse, enroulée à sa taille et suspendue à son cou�?� rafale après rafale !
Le docteur Jacques BISQUERRA relate dans son témoignage : �?�Je restais là, immobile, de longues minutes, pour veiller sur ces morts lorsqu’un homme s’approcha et entreprit, malgré mes protestations, de fouiller le portefeuille d’un des cadavres et repartit après avoir emporté sa carte d’identité. M’étant souvenu de ce nom porté sur ce document (car il me l’avait montré, j’ignore pourquoi) et n’ayant pas retrouvé son nom sur la liste des victimes publiée le lendemain par les journaux locaux, je m’étais rendu à la morgue de l’hôpital Mustapha pour essayer d’identifier ce malheureux « X » et de mettre un nom sur sa dépouille. �?� en rentrant chez mes parents je fondis en larmes, en pensant à tous ces corps criblés de balles, empilés, nus, parfois tête-bêche, les uns sur les autres, dans cette sinistre salle… �?� des tas de cadavres allongés qu’on arrosait à l’eau formolée, quelque chose de kafkaïen (docteur CHIAPPONI)…

Ainsi les morts se font détrousser de leur identité, escamoter, achever à la rafale – ni vu ni connu -, formoler avant de les dissimuler, on n’arrive plus à les compter, on les mélange avec les autres morts, on ne trouve plus ceux qu’on réclame, on les fait disparaître, on leur vole leur cadavre lorsqu’ils deviennent trop gênants, pour combien d’entre eux ?
Maurice COLLIN dans une lettre que m’a communiquée son fils Jean-François, écrit, « Si vous voyez le visage des Algérois et l’atmosphère de la ville. Cela vous étreint le coeur et vous donne la nausée. Tout ce sang qui n’a pas été lavé, ces tas de vêtements masculins, féminins, au pied des immeubles, au pied des arbres, ensanglantés, des chaussures de femme, des imperméables, des lunettes, des portefeuilles déchirés, des chapeaux, le tout taché de sang aussi. Les gens essaient de retrouver des objets des leurs qui ne sont pas rentrés, qui ne sont pas à l’hôpital, qui ne sont pas à la morgue, et, il y en a des disparus, depuis mardi !
Dans l’édition originale du LIVRE BLANC, les auteurs et/ou l’éditeur ont écrit « Les droits de ce livre seront versés intégralement aux familles des victimes ». Cette mention n’apparaît plus sur le livre réédité « LE LIVRE INTERDIT ». C’est dommage parce que cela aurait pu conduire à une recherche des victimes plus poussée, plus systématique que ce que je ne saurai jamais faire par moi-même.
Raymond GUIRAUD, à la suite de l’attentat du Milk Bar, où a été blessée gravement sa fille Nicole, a créé une association, l’A.V.I.C.C.E.A.L. La permanence de l’Association Nationale des Victimes Corporelles des événements d’Algérie et de leurs Ayants droit se trouvait à La Maison du Combattant à Bâb el Oued. Monsieur GUIRAUD s’est adressé à la Délégation de l’Action Sociale dès le 29 mars 1962 puis le 2 avril 1962 et à plusieurs reprises aux pouvoirs pour leur demander qu’une indemnité soit versée aux ayants droit des victimes du 26 mars précisément, en vertu de la décision n°55032 de l’Assemblée algérienne. Sans réponse, il menace, en cas de refus de l’administration, de saisir la voie juridique, en application de la loi de 1884. Courant avril les gendarmes mobiles font une perquisition à son domicile pour chercher des papiers. Ils se montrent insultants et agressifs et menacent d’emmener la soeur de Nicole, alors âgée de 16 ans. Dans la nuit du 11 au 12 mai, pour la deuxième fois, mais cette fois-ci à 4 heurs du matin, les gendarmes mobiles viennent perquisitionner. Ils enfoncent la porte d’entrée et emmènent Monsieur GUIRAUD vêtu de son seul pyjama. Au bout d’une semaine et grâce « aux CFA », où Monsieur GUIRAUD était chef du personnel, sa famille apprend qu’il est incarcéré à l’école de police d’Hussein-Dey. Il a été dénoncé comme militant en faveur des victimes du FLN. Puis fin juin, Monsieur GUIRAUD et 50 autres présidents d’associations seront transportés en avion militaire servant de transport de troupes, à VILLACOUBLAY, en résidence surveillée. Il est interdit de retour en Algérie, interdit de séjour sur le sol algérien. L’association de Monsieur GUIRAUD comprenait 1.800 adhérents et des listes ont été échangées entre le FLN et la police politique française au nom du secret Défense. Il faudra que j’écrive au FLN en Al Djazãir pour me faire communiquer la liste des morts du 26 mars. La sortie des morts de l’hôpital Mustapha doit bien être enregistrée ?
Les tirailleurs, dans cette tragédie, réussissent parfois à faire oublier, que les gardes mobiles, les Rouges, et les CRS, ces spécialistes du maintien de l’ordre, ont tiré eux aussi sur la foule, sans sommation, froidement, on pourrait dire de façon jouissive, « comme pour une chasse aux pieds-noirs », à tous les carrefours, sur les façades, dans les appartements, non pas pendant 5 minutes ou 8 ou 10 mais encore bien longtemps après que 14 heures 50 ait sonné à l’horloge de la Grande Poste . Ont-ils compté et savouré le nombre de morts à leur actif ? Combien en ont-ils compté ? Qui peut prendre connaissance de leurs archives ? Archives où, peut-être, on apprendrait qu’il ne s’est rien passé ?
Cependant je dois ajouter une confidence de l’une de mes amies du lycée Fromentin, Geneviève : « Pierre BR�?S, un parent, du côté de mon mari, était colonel de C.R.S., responsable de sécurité pour le secteur d’Alger. Ayant refusé d’obéir aux ordres de faire cesser la manifestation, au besoin par le feu, il a été immédiatement démissionné. Il s’était installé à Dieulefit, dans la Drôme où il peignait des coffres en bois pour s’occuper. Je suis allée à sa recherche, sans succès. Il semble qu’il soit décédé à présent.
Je referai le tour de la France autant que cela sera nécessaire.
Mon drame, je le sais, est que « je me suis mise debout » trop tard et pourtant il est encore trop tôt pour ouvrir les archives. Mais ceci se faisant, il sera trop tard pour moi.
J’ai passé des journées entières aux Archives d’Outre-mer d’Aix en Provence, à éplucher toutes sortes de journaux pour l’année 1962, ceux d’Alger et des autres départements. J’ai du m’y prendre à trois fois. La première fois, il est vrai, la collection « La Dépêche d’Algérie » ou bien « Le Journal d’Alger », je ne me souviens plus, avait disparu des archives… C’était une malédiction ? Mais à la deuxième tentative la collection a réapparu, à mon grand soulagement.
J’ai établi une liste des victimes du 26 mars et celle des victimes du blocus et du ratissage impitoyable de Bâb el Oued. J’ai noté sur ces listes tous les détails que j’ai pu recueillir. Je tiens à la disposition de qui le souhaite les photographies numérisées des avis de décès et des avis des célébrations religieuses ainsi que des témoignages et certaines pages des journaux. J’ajoute que j’ai adressé aux sites informatiques et aux associations les listes des victimes en demandant qu’on me signale toute erreur ou manque. Je n’ai à ce jour rien reçu pas même un accusé de réception sauf d’un seul site que je remercie. Je renouvelle ma demande auprès des lecteurs en les priant de me pardonner mon insistance et mon attachement à toutes ces victimes qui sont aussi les témoins de tous ceux dont nous ne pourrons pas faire entendre le nom. Ce sont eux qui prennent soin de leur mémoire à tous.
J’ajoute la liste indissociable des noms de ceux tués pendant l’occupation de Bâb el Oued car invoquer le 26 mars c’est parler aussi ou d’abord de Bâb el Oued.
Sur cette liste de 56 victimes, j’ai laissé des noms (en bleu) dont je n’ai aucune preuve concrète de décès, mais par conviction par rapport aux témoignages et aux listes précédentes. Il faut ajouter à ces 56 noms, 4 victimes non identifiées mais dont nous pouvons être sûres car authentifiées par des témoins. Il faut ajouter enfin 5 victimes portées sur les listes comme non identifiées et non réclamées par un « avis de recherche dans l’intérêt des familles ». Ce qui donne un total de 65 victimes.
Il ne s’agit pas pour moi de courir à une surenchère du nombre des victimes, cette pure horreur n’en a pas besoin mais je suis persuadée que nous sommes loin de la vérité. Aidez-nous. N’hésitez pas, faites-nous connaître ce que vous savez, la plus petite information, le moindre détail. Quarante cinq ans viennent de s’écouler, il nous faut parler, dire et redire sans nous arrêter.
Il faut que cesse leur tourment ou que, peut-être, je cesse moi-même de les tourmenter.
Simone GAUTIER
14 avenue de France
06400 Cannes
simone.gautier[A]free.fr

Réplique au rapport de recherche sur le projet du Mur des Disparus à Perpignan

1er Commentaire. De qui émane ce rapport ? Notons que si quelques-uns des participants méritent une haute considération �?? je range parmi eux, le Professeur Jauffret dont les réflexions sont souvent d’une grande profondeur et Guy Pervillé, – la prétention de quelques autres d’appartenir à ou de représenter une « communauté scientifique » peut prêter à sourire.
Madame Branche semble ignorer que le FLN a pratiqué le terrorisme pendant la Guerre d’Algérie. Dans son livre L’Armée française et la Torture, elle évoque l’activité dudit FLN par de remarquables euphémismes : le Front commet des « attentats ». Il « conteste l’ordre colonial ». Les massacres racistes du 20 août 1955, ordonnés par Zighout Youssef deviennent « le soulèvement coordonné de milliers de paysans ». Il est suivi d’une répression, naturellement « féroce », dont le bilan de 12 000 victimes n’a jamais été infirmé. Il serait plus juste de dire que ce chiffre, fourni par le FLN, n’a jamais été confirmé.
Venons-en à B. Stora qui est le « penseur » n°1 sur l’Algérie dans la France actuelle. Je l’ai entendu affirmer une fois que, dans l’OAS, la continuité idéologique qui l’emportait, de très loin sur toutes les autres, était celle de Vichy.
C’est une absurdité complète. Chacun sait que l’OAS c’était avant tout l’OAS Algérie, il serait très difficile, si l’on met de côté le groupe Martel, d’ailleurs marginalisé, d’y trouver des vichyssois ou des gens animés par cette idéologie parmi les dirigeants. Quant aux militants, même en tenant compte du groupe Leroy-Villars qui fut éliminé, il serait difficile d’y voir une prédominance vichyste. L’affirmation de Stora sur ce point est purement gratuite et idéologique. Je conteste donc, pour ma part, l’autorité « scientifique » des deux personnes précitées.

2ème Commentaire. Il s’agit d’un texte rédigé dans le jargon, malheureusement devenu habituel de beaucoup d’universitaires, et dont ne sont pas exclues les références marxistes. Citons par exemple l’emploi du verbe réifier (page 9) (qui ne veut rien dire). Ajoutons-y l’emploi sur le mode du terrorisme intellectuel de l’adjectif colonial. Colonial, devient pour certains, comme le mot réactionnaire, fasciste ou vichyssois, une étiquette infamante dispensant de toute analyse scientifique. Un processus colonial, une armée coloniale, des mentalités coloniales sont autant d’abominations, par principe.

3ème Commentaire. Les rédacteurs du texte ne sont pas à l’abri d’erreurs historiques graves. Faute de temps et de place je ne peux tout citer. Mais �?�..
Comment des historiens peuvent-ils écrire que les pieds-noirs constituent un groupe récent ?
Comment peuvent-ils écrire que l’histoire coloniale, est une histoire de France transplantée sur le terrain colonial, une histoire dont sont invariablement absentes « les populations colonisées » ? J’ai cherché à comprendre à quoi ce charabia faisait allusion. Etait-ce à l’Histoire de France de Lavisse, qui comportait, me souvient-il, des chapitres sur l’Empire ? Il ne le semble pas puisque le texte fait référence à un récit produit sous le 3ème République, sur le modèle de l’Histoire de France d’Ernest Lavisse. De quoi s’agit-il ? Quel est ce texte dont on nous dit qu’il est un « récit massivement diffusé aux écoliers sur les bancs de la communale » ? On précise que la colonisation y est présentée comme mission civilisatrice et opération économiquement indispensable. Quelle horreur en effet !!
Il y a plus grave : dans ce texte on évoque une prétendue distinction entre des « Français citoyens » et des « Français non citoyens ». J’avoue ne pas comprendre ce point. Depuis le statut de 1947, tous les Algériens européens ou non européens étaient citoyens français. Il y avait, certes, deux collèges électoraux ; dans le second tous les électeurs étaient musulmans, c’est-à-dire selon la terminologie de l’époque, qu’ils étaient de statut de droit local, c’est-à-dire que leur statut personnel et familial relevait du droit coranique. Dans le premier collège, les électeurs étaient musulmans ou européens ; ils étaient de statut de droit commun c’est-à-dire que leur statut relevait uniquement du droit français. Cette distinction en deux collèges que son promoteur Edouard Depreux percevait comme provisoire, ne recouvrait pas une distinction entre citoyens et non citoyens, mais, entre citoyens français n’ayant pas d’allégeance à l’Islam ou ayant été dispensés de renoncer au statut local coranique tout en entrant au 1er collège et citoyens français ayant conservé le statut local musulman et faisant partie du 2ème collège.
Par conséquent parler, en 1957, de l’arrestation par le général Massu de Français non citoyens est un doux anachronisme. Qu’un Français citoyen ait pu intervenir à cette époque, pour défendre un Français non citoyen est une appréciation polémique et absolument pas scientifique. Veut-on dire par là que chaque fois qu’un Musulman (non citoyen ?) était arrêté, il se produisait l’intervention d’un Européen (citoyen) ? A supposer, ce dont je doute, que tel ait été le cas, le clivage non citoyen / citoyen ne correspond pas à la double distinction évoquée : Européen / Musulman.
Lorsque le général Massu faisait arrêter des Musulmans, il n’arrêtait pas des « Français non citoyens » mais des citoyens français, dont certains appartenaient au 1er collège et étaient de statut de droit commun et dont d’autres appartenaient au 2ème collège et relevaient du statut de droit local (islamique). Comment une pareille ineptie a-t-elle pu être écrite page 8 ? On la trouve déjà page 7. La différence entre « Français » et « Algériens » est présentée �?? on lit dans le texte : « c’est-à-dire » – comme une différence entre « Français citoyens » et « Français non citoyens ». Ceci est une absurdité qui se retrouve jusqu’à la fin du texte.
On retrouve cette distinction infondée page 15 où l’on ose écrire : « Signaler que les Français non citoyens comptent plus de victimes que les Français citoyens, ne s’apparente pas à une vision pro-FLN, mais correspond au strict énoncé d’éléments factuels�?�.. » Il est exact, qu’il y a eu plus de victimes musulmanes qu’européennes du conflit. Il eut été plus simple de le dire. Cela tient à la disproportion numérique des 2 communautés et au fait que le FLN n’a jamais épargné, loin de là, ses coreligionnaires. Ce que chacun sait.

4ème Commentaire.
« �?�.. Un mur, mettant en avant (sic) certains morts plutôt que d’autres représenterait pour celui qui fréquenterait le centre, un signe évident indiquant la proximité du centre avec une lecture du passé ne faisant pas l’unanimité. »
Que cela est bien dit ! Mais si certains ont éprouvé le besoin d’ériger un tel mur, il y a à cela une raison précise. Depuis quarante cinq ans, on ne compte plus les occasions où divers historiens, journalistes et militants ont déploré certains morts en oubliant complètement les autres. Ainsi les 12 films, téléfilms et documentaires projetés à la télévision en 2003, n’évoquaient pas les 3 856 européens enlevés par le FLN avant et après le 19 mars, ni les enlèvements et les disparitions du 5 juillet 1962 à Oran. Parlaient-ils des harkis ? J’avoue que je ne m’en souviens pas.
Lorsque Monsieur Delanoë, maire de Paris, fait apposer une plaque pour les victimes du 17 octobre 1961, il « met en avant » certains morts plutôt que d’autres. Lorsqu’il donne le nom de Maurice Audin à une place de Paris, il participe à la guerre des mémoires, sans chercher à savoir si sa « lecture » du passé fait l’unanimité.
Les auteurs du rapport diront, peut-être, que c’est ce qu’ils veulent éviter : ne pas exclure mais rassembler. Mais précisément, si certains veulent édifier un mur des disparus, c’est parce qu’ils pensent que les Européens enlevés et portés disparus ont été délibérément exclus de la mémoire nationale.
Pour avoir été de ceux qui ont, modestement, contribué à rappeler cette page d’histoire, je sais ce qu’il en est. M. Stora a eu de nombreuses occasions de parler du conflit algérien à France Culture et à la télévision. Je n’ai jamais été invité à lui porter la contradiction. Je me souviens d’un article du Monde, je crois, où il parlait du 5 juillet à Oran, en affirmant qu’il avait fait 25 morts européens.
Autant vaut dire que les Oranais qui ont lu cela, ont dû penser qu’on se moquait d’eux. Qu’à partir de là, les familles de disparus, les cercles algérianistes et d’autres aient pensé qu’on voulait faire passer leurs morts aux « oubliettes » de l’Histoire, et que, de ce fait, ils aient demandé que soit érigé un mur destiné à combattre cet oubli, quoi de plus légitime ? Avant de rassembler et de synthétiser les mémoires, il faut qu’elles s’expriment. Or, celle des enlevés et des disparus a toutes les peines du monde, je le sais bien, à y parvenir. Voir les interdictions de manifester qui sont encore tombées, ce dernier 5 juillet.
Que des universitaires, dont la majorité n’a jamais évoqué ce problème, parce qu’ils ne le connaissaient pas, et parce que dans leur esprit, les seules victimes de la Guerre d’Algérie qui vaillent, sont celles qui ont été causées par l’Armée française et l’OAS, voilà qui ne les qualifie pas vraiment pour dire, aujourd’hui, qu’il ne faut pas exclure mais rassembler.
Toutefois, le principe est excellent. Appliquons-le ! Que l’on cesse d’exclure la mémoire des Européens disparus, des victimes du 5 juillet à Oran, des harkis massacrés : très bien ! Pour l’instant, on en est loin, je constate une énumération page 12 : terrorisme, torture, massacre des harkis, exode des Français d’Algérie d’après le texte, seul un récit historique qui intègre ces questions est susceptible de préfigurer l’indispensable reconnaissance mutuelle des souffrances. Ajoutons-y les enlèvements et les disparitions d’Européens après le 19 mars et après la proclamation de l’Indépendance (plus de 3 000) et nous aurons fait un pas de plus.
Précisons en outre que la torture ne fut pas le seul fait de l’Armée française mais de tous les protagonistes du conflit. Ainsi une de nos collègues avait écrit, il y a quelques années un article intitulé La torture pendant la Guerre d’Algérie ; vaste sujet ! Malheureusement, elle n’y parlait que de la torture exercée par l’Armée française. Or, je sais, pour avoir consulté de très nombreuses archives à Vincennes sur la question des harkis, que les tortures exercées par le FLN, furent constantes, systématiques et nombreuses de 1954 à 1962 (y compris les 6 mois passés sous la nouvelle indépendance). Espérons que cette mémoire ne sera pas exclue des prochains travaux de cette collègue afin de « ne point oublier » comme l’affirme la page 12 « que des exactions ont été commises dans les deux camps. »

5ème Commentaire. Le texte affirme page 13 que « seule la diversité des documents permet de rendre compte de la variété des points de vue », excellent principe qui est malheureusement gâté par la suite : « ce que montre la production cinématographique sur la Guerre d’Algérie ».
J’avoue être inquiet. Si ce que nous avons vu au cinéma et à la télévision permet de « rendre compte de la variété des points de vue », je ne dois pas vivre dans le même pays que l’auteur de ces lignes. L’immense majorité de la production cinématographique qu’il m’a été donnée de voir est lourdement biaisée. Elle fait le procès très souvent à charge et très rarement à décharge, de l’Armée française, des pieds-noirs et naturellement du « régime colonial ». J’attends avec impatience un téléfilm sur les massacres d’Oran et un documentaire sur les enlèvements d’Européens par le FLN. Je crains d’attendre longtemps. Le téléfilm de Gilles Perez, malgré ses grandes qualités, ne saurait en effet remplir le vide sidéral qui l’a précédé.
Vide que l’on retrouve page 15 du texte où les nombreuses énumérations des souffrances et des violences ayant jalonné le conflit, ne comportent pas les enlèvements et les disparitions d’Européens.
Au total, la majorité de ceux qui ont rédigé ce texte car j’imagine qu’il s’agit d’une rédaction collective, sont victimes d’un stéréotype. Pour eux, il y a les bonnes victimes, celles qui sont dues à l’Armée française, victimes qu’il faut sans cesse déplorer et dont la mémoire doit être rappelée à jamais. Elles se situent d’après les rédacteurs parmi les « Français non citoyens » ( ?), c’est-à-dire les Musulmans. C’est là une grave inexactitude historique qui en dit long sur l’ignorance et les présupposés idéologiques des intéressés. Les mauvaises victimes sont les Européens, victimes du FLN, dont le nombre est toujours sujet à caution (25 morts à Oran pour l’éminent Stora). On n’en a pas parlé pendant plus de quarante ans hors des milieux pieds-noirs. Ajoutons-y bien entendu, les harkis autres « mauvaises » victimes, qui font l’objet de diverses récupérations, après avoir été soigneusement oubliés très longtemps, eux aussi.
J’ajoute pour finir que la page 22 comporte une ignominie : écrire que graver sur un mur tous les noms des Français d’Algérie, enlevés et disparus, reviendrait à graver dans la pierre le nom de ceux qui figurent parmi les anciens activistes de l’OAS, dont on concède qu’ils seraient en fait minoritaires dans la liste. Voilà qui est écoeurant. Ajouter que ce serait une insulte aux descendants des victimes de ladite organisation laisse pantois.
Car un peu plus loin, le texte affirme qu’il n’est pas possible d’établir une liste rigoureuse de victimes (parmi les Européens disparus) non liées à l’OAS. D’autant moins que l’auteur du texte ne connaît pas le problème, n’a jamais étudié ni les listes, ni les archives correspondantes et parle de ce qu’il ignore.
Il vaudrait mieux dire qu’il sera difficile d’établir une liste de disparus enlevés par le FLN, dont il pourrait être établi clairement qu’ils seraient liés à l’OAS. On préfère inverser les données et suggérer que tous les noms figurant sur le mur peuvent être suspectés d’avoir été des militants de l’OAS. L’ensemble du « rapport de recherche » ne mérite guère le respect, ce passage encore moins.

Midi Libre – Guerre d’Algérie : La vérité sur le nombre de disparus.

Cette page du Midi-Libre comporte de bonnes informations. Elle me donne aussi l’occasion de faire une mise au point :

Je n’ai rédigé aucun rapport destiné au Premier Ministre et si un tel rapport devait voir le jour, je n’ai pas l’intention de le signer. Le travail auquel fait allusion le journaliste ne m’a concerné que de manière très marginale. je n’en assume aucunement la responsabilité.