MANUEL BELIN/Terminales L,ES

Commençons par le positif.

Ce manuel fait un effort d’impartialité louable. (Pas toujours réussi. Je reviendrai ultérieurement sur certaines fautes chronologiques et quelques analyses erronées de la culture pied-noire).

Il est mentionné et c’est assez rare pour être souligné que des Français disparurent ,en nombre, à l’été 1962, en Algérie.La bataille des familles pour faire reconnaître leur drame est indiquée. L’inauguration d’un Mur des Disparus à Perpignan avec photo à l’appui est citée. Deux bonnes pages sont également employées à analyser la tragédie des harkis. On regrettera toutefois que des chiffres fantaisistes les accompagnent.Il est en outre absurde de présenter les harkis comme des Algériens, nationalité qui n’existait pas à l’époque de leur engagement et que,nombre d’entre eux, précisément rejetaient.

Concernant le terrorisme, ce manuel fait -il son travail de dénonciation de ce fléau qui ravagea l’Algérie de1954 à 1962 et qui, aujourd’hui, embrase la planète entière? Prépare-t-il les jeunes générations à comprendre la source et les manifestations de ce mal ?
Hélas !
Le mot de terrorisme n’est utilisé qu’une seule fois dans les 15 pages traitant de la Guerre d’Algérie. Et uniquement à propos de l’OAS, laquelle se voit ainsi attribuer le monopole de cette activité.

Jean Monneret.

Manuel scolaire Hatier

Pris par des travaux intenses , j’ai tardé à me pencher sur le traitement du terrorisme dans les manuels scolaires souhaité par quelques uns de vous. Le choc n’en a été que plus rude:
J’ai sous les yeux le manuel Hatier destiné aux Terminales L/ES/S , je suis abasourdi.
Torture : Il n’est question que de cela sur 2 pages entières , 44 et 45. Bien entendu , il n’est question que de la torture pratiquée par des militaires français. Alors que tous les protagonistes de cette guerre l’ont mise en oeuvre. (FLN , Barbouzes , MNA, ETC…).On peut dénoncer la torture , mais , le faire sans rappeler le contexte terroriste est intellectuellement malhonnête . Le problème de la torture touche aux fondements mêmes de la civilisation occidentale et je ne peux l’évoquer pleinement ici . Je renvoie donc à mon article sur l’Affaire Audin disponible sur mon site . Pour faire simple , disons qu’il est légitime de s’interroger sur la torture . Si le terrorisme ne justifie pas la torture, celle ci ne saurait davantage justifier, à postériori , les méthodes du FLN . Camus , pour sa part, préférait parler des noces sanglantes du terrorisme et de la répression.
Au sujet de la torture , nous avons droit à Alleg , Ighilariz , Servan-Schreiber ,de Bollardière , R.Branche et naturellement Sartre. Je ne dirais pas qu’il n’y a qu’un son de cloche puisque précisément il y en a un autre : Paul Aussaresses , personnage trés controversé et dont le témoignage discuté tend à confirmer ceux qui précèdent . Pas un mot sur les débats passionnés de l’époque concernant l’emploi de cette torture. Pas un mot sur Camus , sur l’Eglise de France , sur les officiers qui se sont opposés à la torture etc….

Terrorisme : Le mot n’est pas employé une seule fois. Le FLN est complétement exonéré de ses exactions. Si c’est ainsi que l’on prépare les générations futures à lutter contre ce fléau , la France est mal partie.

Les historiens de la Guerre d’Algérie sont : Vidal-Naquet , R.Branche déjà citée, Mohammed Harbi et naturellement Stora. Pas la moindre allusion à la diversité des opinions sur ce point : Pervillé , Frémeaux , Lefeuvre , Jauffret , Vétillard , Jordi , Faivre , inconnus au bataillon.

Les malheurs des Pieds Noirs sont exposés par J. Roy , M.Cardinal et L’Association des PN Progressistes , un groupuscule sans représentativité mais chéri des media.

Je reviendrai sur tous ces points dans une étude plus détaillée .Ceci est ma réaction à chaud.

Jean Monneret.

Conférence sur le statut civique des musulmans en Algérie française

Conférence reprise sur le site internet Enquête & débat, pour les éclaircissements qu’elle apporte au sujet du fameux « décret Crémieux ».

Voici une conférence passionnante de l’historien spécialiste de l’Algérie française Jean Monneret à propos du statut civique des musulmans en Algérie française. Nous avons extrait de cette conférence de plus d’une heure et demie un passage sur le décret Crémieux, tant il nous paraît que circulent de fausses informations à son sujet, que M. Monneret a bien rectifiées. Ainsi il nous apprend notamment que seulement 398 musulmans ont demandé à devenir Français à part entière, alors que la possibilité leur était laissée. En effet explique-t-il, renoncer à un statut coranique pour demander à accepter un statut occidental est considéré comme une apostasie. On est donc loin des théories fumeuses sur les musulmans exclus par les Français de la citoyenneté, contrairement aux juifs, et tout ce que ça implique.
http://www.enquete-debat.fr/archives/conference-de-jean-monneret-sur-le-statut-civique-des-musulmans-en-algerie-francaise-et-le-decret-cremieux-36587

L’embuscade de Palestro vue par Raphaëlle Branche – critique de Jean Monneret

18 mai 1956.
Partie en mission près des gorges de Palestro à 80 km au Sud Est d’Alger, une section de militaires français tombe dans une embuscade. Elle fait 17 morts dans leurs rangs à la suite d’un échange de coups de feu avec les hors-la-loi se réclamant du FLN. «Dépouillés de leurs armements et vêtements, les Français sont mutilés. Certains visages rendus méconnaissables..» R. Branche. p. 6 du livre. Précisons qu’ils ont été mutilés par les villageois voisins après que les blessés aient été achevés.

Une opération fut déclenchée pour retrouver 4 soldats faits prisonniers (9e RIC). L’un d’eux fut tué accidentellement pendant l’opération de sauvetage. Un survivant put être ramené. Demeurèrent deux disparus dont les corps ne furent jamais retrouvés.
Bilan très lourd du côté français. Il faut dire que ces soldats, plutôt inexpérimentés, étaient tombés sur une des plus redoutables sections de l’ALN en Wilaya 4 : le commando bien équipé et très actif d’Ali Khodja, déserteur de l’armée française.
Le lendemain 19 mai. Une opération de ratissage eut lieu au douar des Ouled Jerrah (Djerrah). 44 personnes y furent abattues. Raphaëlle Branche (R.B. ci-après) suggère qu’il s’agit d’exécutions sommaires.
Il faut à présent entrer dans le livre de R.B. Non pas pour être éclairé sur Palestro, mais plutôt, pour être familiarisé avec sa thématique personnelle et sa façon particulière d’aborder les évènements de la Guerre d’Algérie. Sa méthode est analysée ci-après. Les faits étant connus des spécialistes, l’important pour elle sera l’avant et l’autour. A quoi s’ajoute une autre question : pourquoi Palestro ?

Article complet et illustrations sur Etudes Coloniales.

Colloque du 14 mars 2013 : L’Accord du 19 mars 1962 et ses conséquences

Le 19 mars est donc devenu une journée officielle de commémoration par la « grâce » du Parlement qu’ont élu les Français.
Pour nous, Pieds-noirs, harkis, responsables des associations, historiens attachés à défendre la vérité, c’est une défaite grave , il ne faut pas se le cacher. Dans ces conditions, il ne serait pas inutile de faire un peu d’autocritique. Avons-nous su communiquer ? Avons-nous bien défendu la vérité historique ?

1) Prenons la question des enlèvements d’Européens perpétrés après le 17 avril 1962.

Nous savons aujourd’hui par les recherches de J. J. Jordi et de quelques autres que sur 3000 personnes enlevées, les disparus s’élèvent à 1583, dont 1253 après le 19 mars auxquels il faut rajouter 170 personnes dont on a retrouvé les cadavres.
Est-il clair pour nous que les autres ont été libérés ou retrouvés, (certes en piteux état) ?
Trop souvent, certains s’expriment comme s’il y avait eu 3.000 disparus assassinés. Nous devons être rigoureux.
Pendant des années, le chiffre de 25.000 Européens disparus a circulé.

Nous avons tardé à abandonner ce chiffre déraisonnable dû à un scribouillard du Ministère des Rapatriés, qui l’avait confondu avec le chiffre des soldats français morts au combat.
Nous avons suffisamment protesté contre les chiffres absurdes du FLN :

  • 1 million de Musulmans tués par l’armée française
  • 45000 Musulmans tués par l’Armée et les milices locales le 8 mai 1945 à Sétif et Guelma. Les historiens ont à juste titre démoli ces chiffres, qualifiés de chiffres idéologiques.Nous ne devons pas opposer à une propagande soviétoïde, une contre propagande du même type. Pas de chiffres idéologiques chez nous. Diffusons plutôt le DVD de C. Feinstein sur Les Disparus. Travail remarquable. Nous avons un devoir de rigueur.

    2) Les événements du 5 juillet à Oran.

    Nous connaissons mieux les événements d’Oran. La non-intervention de l’Armée est désormais prouvée documents à l’appui .Et c’est une sacrée différence.
    Les travaux de Jordi sont éclairants :700 morts européens à Oran le 5/7 auxquels il faudrait rajouter 100 morts musulmans.
    Or, c’est très exactement ce que l’on disait ,il y a 50 ans, ce fut le chiffre employé par le Docteur Couniot dans son premier article historique sur le sujet.C’est celui que rapporta le regretté Mgr Boz également.
    Or, au cours des décennies, certains ont cru bon de multiplier le chiffre par 7. Quelle erreur !
    N’IMITONS PAS LE FLN.
    De plus l’Histoire du 5 juillet commence à être sérieusement polluée par des thèses complotistes.
    Certes, les complots existent, mais, en matière historique, un complot n’existe que lorsqu’il est prouvé.
    Ce ne sont pas des preuves qu’il faut! Il faut des preuves EN BETON !!!!!
    Certains voudraient que le 5 juillet soit le résultat d’un complot benbelliste. Pourquoi pas ? On ne prête qu’aux riches.
    Mais où sont les preuves ? IL N’Y EN A AUCUNE DANS CE QUE JE LIS A CE SUJET :Il y a un communiqué de l’ALN des frontières tout à fait surinterprété.
    Il y a le fait que les manifestants musulmans sont entrés armés dans le centre d’Oran. C’est vrai. Mais cela ne prouve pas qu’il en était ainsi à cause des manouvres de Ben Bella et du groupe de Tlemçen. Cela reste à prouver.
    NOUS AVONS UN DEVOIR DE RIGUEUR ET POUR LES CHIFFRES ET POUR LES ANALYSES.

    3)Le 26 mars 1962.

    Sur ce sujet, il n y a pas de décrochage par rapport à l’Histoire. Pas de chiffres extravagants non plus. Ceci est dû à la pondération et à la maturité des deux dirigeants qui s’occupent de la commémoration. La nécessité de la rigueur ne leur a pas échappé.
    Je regrette seulement que ne soient pas davantage diffusés les importants éléments de l’enquête que mena, en son temps feue Francine Dessaigne. Ses contacts avec les officiers généraux qui avaient vécu les événements dans l’entourage d’Ailleret sont très importants sur le plan historique. Les archives qu’elle a consultées, son propre Fonds Dessaigne déposé à Vincennes et ouvert à tous, sont un trésor pour les historiens. Il faut le faire savoir.
    Trop des nôtres s’imaginent que la thèse gaulliste sur le 26 mars est absurde et qu’il ne faut pas perdre de temps à la réfuter. ERREUR !

    Le pouvoir attend qu’il n’y ait plus de témoins pour produire ses propres documents biaisés, notamment le rapport Garat de la gendarmerie.
    Ce dernier repose en particulier sur la photo d’une volkswagen criblée de projectiles. Selon les gendarmes, ces impacts prouveraient qu’il y a eu un tir de F.M. venant de la rue Lelluch. Or, nous avons fait faire une contre-expertise balistique par un expert près les tribunaux. Elle ne valide absolument pas la thèse Garat. IL FAUDRAIT EN PARLER LARGEMENT.
    Ne faisons pas de la contre-propagande, faisons de l’HISTOIRE !!!!

Vie et mort de la société européenne d’Algérie

Lorsqu’éclata, le 1 novembre 1954, l’insurrection dite de la Toussaint rouge il ne s’agissait pas d’un coup de tonnerre dans un ciel bleu. Rétrospectivement, certains argueront même que les troubles de Tunisie et du Maroc venant après l’échec en Indochine puis l’émeute indigène du 8 mai 1945, tout comme les courbes de la démographie locale constituaient autant de clignotants rouges qui eussent dû alerter la société européenne d’Algérie.

Il est certes facile, avec le recul, d’incriminer « l’aveuglement » des Pieds-Noirs*,leur manque de sens politique ou leur attachement au statu quo. Certains ne s’en sont pas privé. On pourrait tout aussi bien, déplorer l’absence d’une politique nationale envers l’Union Française, le comportement calamiteux de la classe politique sous la IVème république ou, pour faire bonne mesure, la nullité abyssale de nos élites(on est tenté de placer des guillemets) pour ce qui touche l’Islam ou le monde arabe.
Néanmoins, si l’on fait l’effort de voir les choses comme elles étaient alors, il y avait bien, à la veille de l’insurrection, chez les Européens d’Algérie, une anxiété diffuse. L’évolution du Proche-Orient, la guerre froide et le progrès du communisme suscitaient une sourde inquiétude. Pourtant, c’est vrai, les Européens d’Algérie étaient, en fin 1954, plutôt confiants en l’avenir. Cette confiance reposait sur une psychologie particulière. L’esprit pionnier d’abord : en 132 ans, les Pieds-Noirs avaient créé un pays neuf, relativement solide économiquement et fortement arrimé à la France. L’Algérie était constituée de trois départements français ; elle formait donc une partie importante de la république une et indivisible.
Les Européens étaient en outre persuadés qu’ayant surmonté les épreuves de la Conquête, les insurrections locales, les épidémies et deux guerres mondiales, ils étaient aptes à en surmonter bien d’autres. Leur participation, aux côtés des arabo-berbères, à la défense de la France, leur énorme mobilisation, le pourcentage de leurs pertes, créaient à leur égard, croyaient-ils, une dette qui rendait la métropole définitivement proche de cette terre. Il est facile aujourd’hui d’ironiser sur cette confiance d’un autre âge, dans un univers politique aussi implacable qu’imperméable à toute morale. En 1954, elle faisait intimement partie de la mentalité d’un peuple élevé dans l’amour de la patrie et la fierté nationale. Il en résultait un énorme optimisme sur une terre où l’esprit d’entreprise et le courage paraissaient naturels. Nombre de réactions qui furent celles des Pieds-Noirs durant la guerre d’Algérie ne se comprennent que par référence à ce contexte. Il s’y ajoutait une atmosphère méditerranéenne provinciale où la politique au sens institutionnel se déroulait dans un climat clochemerlesque, de franche dérision parfois. Les politiciens étaient tenus pour un mal à peine nécessaire et leur prestige à une ou deux exceptions prés, avoisinait le zéro.

L’Histoire de cette communauté.
Le débarquement des Français dans la Régence d’Alger en 1830 découlait autant de facteurs intérieurs qu’internationaux. Notre présence fut rapidement(1834) conçue comme permanente. L’annexion d’Alger et de ses environs entraina de fil en aiguille une occupation de tout le territoire (appelé Algérie dès 1838). Conserver cette possession rendit la colonisation*nécessaire. Une politique de peuplement européen fut lancée. La population de la France, à l’époque, était 10 fois supérieure à celle de l’Algérie. Dispersées et vivant dans un semi-désert, les tribus indigènes semblaient devoir s’effacer, à l’instar des Indiens d’Amérique, devant des Européens démographiquement plus vivaces et techniquement supérieurs.
Non sans illusions, on pensait à Paris à exporter le « surplus » de population en Afrique ce qui résorberait misère et chômage. Dès 1848, cent mille candidatures furent enregistrées. L’aventure se révéla difficile. Le climat, la maladie, l’impréparation entrainèrent des pertes. En outre, dès 1850, une chute de la fécondité, rare à l’époque, affecta la population française. La France n’avait plus les moyens, ni peut être le besoin, de s’adjoindre et d’assimiler des terres lointaines.
Un conflit marquait également la colonisation : les Européens venus s’installer déploraient le manque de terre et l’opposition des militaires, notamment de leurs Bureaux Arabes, aux acquisitions qu’ils envisageaient. Le projet de Royaume Arabe de Napoléon III correspondait, de ce point de vue, à un changement discret mais radical de politique. L’Empereur préférait que les arabes (qu’il eût dû appeler arabo-berbères) fussent attachés au sol par des titres de propriété plutôt que de faire venir, à grands frais, des milliers d’Européens inadaptés. Le conseiller du monarque, Ismaël Urbain voyait dans la colonisation un anachronisme.
Les Européens et leurs soutiens en France combattirent ces conceptions et la politique ethno-différentialiste qu’elle inspirait. L’opposition républicaine s’empara de cette querelle franco-française.Le déclin de la puissance nationale fit attribué au manque d’ambition ultra-marine.La perspective d’une France de 100 millions d’habitants s’étendant sur les deux rives de la Méditerrannée était couramment évoquée,
notamment par Prévost-Paradol, dans les débats .(Au mépris des nouveaux chiffres de la natalité)

La république colonisatrice.
Les républicains venus au pouvoir en 1870, après l’effondrement du Second Empire, avaient une vision jacobine des choses de la politique et de l’administration. L’assimilation du territoire à la France leur paraissait aller de soi et ils en favorisèrent la colonisation avec entrain.
L’emprise des militaires, le régime du sabre cessa. La nomination d’un gouverneur civil fut promise ; elle devint effective en 1879.Néanmoins, l’Algérie ne fut jamais complètement assimilée à la métropole ni administrativement, ni financièrement. En outre et bien qu’en un siècle la population européenne ait décuplé (atteignant un million d’âmes en 1954), cet accroissement provint davantage de la naturalisation des immigrés espagnols et italiens* que de la souche française. Ceci donnerait aux Pieds-Noirs des traits propres dont un côté méditerranéen affirmé, un catholicisme plus visible que profond dans l’Algérois et en Oranie et un penchant à l’effervescence politique extra-institutionnelle.
La véritable colonisation fut donc une oeuvre largement républicaine. L’individualisation des terres et des transactions, le séquestre infligé aux tribus insurgées en 1871 relancèrent la colonisation officielle. La loi Warnier étendit le droit civil à la propriété terrienne et favorisa vigoureusement les transactions privées. Rappelons aussi que des zones entières furent assainies, défrichées et cultivées. Ceci donna naissance à une agriculture active et moderne. Une évolution structurelle n’en marqua pas moins la société européenne : la majorité s’en était urbanisée et les agriculteurs européens ne formèrent bientôt que 2% de la population agricole totale. Plus tard, la propagande nationaliste ne manqua point de souligner qu’en superficie possédée, elle représentait en revanche, un tiers du sol. En réalité, au 20ème siècle la propriété indigène s’étendit à nouveau mais sa superficie moyenne, par foyer, tendait à se réduire.*
Ceci résultait d’une situation toujours plus nette. A partir des années trente la population musulmane bénéficiant de l’encadrement sanitaire et social français, se mit à croître de façon vertigineuse. Dans les années cinquante, elle doublait tous les vingt ans. La population européenne croissait, elle,
comme dans les pays occidentaux régulièrement mais faiblement. Cette évolution avait déjoué toutes les prévisions. L’Algérie française se retrouva avec une bombe démographique installée en son coeur même.
L’assimilation de l’Algérie à la France devenait malaisée sauf à procéder à d’importantes réformes. La chose s’avéra difficile. Depuis plusieurs années en effet, l’administration de l’Algérie butait sur un véritable casse-tête.

La citoyenneté des Musulmans.
Les musulmans algériens étaient français, ce que le senatus consulte du 20 juin 1865 avait rappelé tout en précisant qu’ils étaient régis par le droit musulman. Le souci de l’Empereur de préserver l’identité de ses sujets expliquait ce texte. Il avait néanmoins l’inconvénient de les tenir majoritairement en dehors de la vie politique. En effet, ils ne pouvaient exercer la pleine citoyenneté française qu’en renonçant à leur statut de droit musulman. Le senatus consulte prévoyait explicitement ce choix. Hélas, dans la psychologie islamique, cet engagement est tenu pour une apostasie. Les musulmans se sentaient donc en porte à faux du point de vue religieux. Le même problème se posait à l’origine pour les israélites qui étaient aussi des indigènes avec un statut spécifique. Le décret Crémieux en 1870, leur permit d’accéder à la pleine citoyenneté sans avoir à choisir. Ceci n’alla pas sans remous. Les législateurs français estimaient que les troubles seraient plus grands encore si des musulmans, presque 10 fois plus nombreux que les juifs, devenaient à leur tour pleinement citoyens .
Les choses en restèrent là. Au lendemain de la Grande Guerre toutefois, Clémenceau et Georges Leygues obtinrent que certaines catégories de musulmans, notamment les anciens combattants et des membres de leur famille, devinssent citoyens sans renoncer au statut personnel. En 1936, le projet Blum-Viollette qui voulait étendre cet avantage à environ 60.000 électeurs musulmans suscita ses débats houleux.
L’essor du IIIème Reich et du fascisme italien était vu comme une menace pour notre Empire. Les dirigeants français retirèrent donc le projet(en 1938) car ils y voyaient une source d’instabilité. Le décret de 1944 puis le Statut de 1947 firent de tous les musulmans des citoyens à part entière. Le statut les répartissaient toutefois en 2 collèges électoraux : les uns tenus pour « évolués » votaient aves les Européens dans le premier, les autres, plus nombreux et relevant toujours du droit coranique (appelé statut de droit local) votaient dans le second. Le nombre de députés élus dans chaque collège était identique. Les promoteurs du Statut de 47 avaient indiqué que les musulmans du second collège avaient vocation à entrer progressivement dans le premier. Avec le temps le premier collège devait absorber le second. Ceci n’empêcha pas les contestations. Ces mesures, qui avaient pour but de représenter des communautés et de les équilibrer, étaient de moins en moins comprises en un temps où le principe : un homme, une voix devenait le seul admis.
L’état des lieux.

L’agriculture moderne et efficace, exportatrice pour certains produits, inspirait à certains Européens une authentique fierté. Sa modernité avait un inconvénient : elle rendait de moins en moins nécessaire l’emploi de la main d’oeuvre locale, peu qualifiée. La forte natalité des arabo-berbères trouvait alors un exutoire dans l’exode rural en direction de la côte ou de la métropole. Il en résultait une certaine prolétarisation de la masse indigène ce que la propagande nationaliste exploitait au maximum. La mise en accusation de la « colonisation » prit son essor. Elle se poursuit de nos jours souvent au mépris de toutes les données historiques.
Les Européens d’Algérie se virent chargés de toutes les responsabilités et de tous les opprobres. Y compris, selon Ferhat Abbas, celui de former une société « superposée »à la société indigène et « l’exploitant ».Ces formules démagogiques ne correspondaient que très peu à la réalité. Contentons nous ici de rappeler, avec Germaine Tillion, qu’il n’y avait en Algérie que 19.400 colons au sens strict, dont 7432 possédant moins de 10 hectares, de très pauvres gens.*Elle évaluait à quelque 300 le nombre des colons riches.
La grande masse des Européens d’Algérie vivaient dans les villes où ils exerçaient tous les métiers. Les structures de la société qu’ils formaient se différenciaient peu de celles de la France, avec cette précision que leur niveau de vie moyen était inférieur à celui des métropolitains. Ceci explique donc, que contrairement à la réputation qui leur est faite de nos jours, les Pieds Noirs se répartissaient en tendances politiques analogues à celles de la France, avec 25% de votes favorables au parti communiste, à l’image précise de ce qui se passait alors en métropole. En revanche, la longue prépondérance du parti radical avec ses attaches maçonniques s’était perpétuée outre méditerranée, alors qu’elle s’effaçait dans l’hexagone.
Au total, la difficulté du système à se réformer le vouait à une contestation accrue. L’appauvrissement relatif du pays dû aux difficultés d’après guerre, à la démographie et à la lenteur des évolutions pesait sur les rapports de l’Algérie avec la métropole et des communautés entre elles. L’essor du nationalisme arabe en Orient, la décolonisation à l’échelle mondiale n’arrangeaient rien.
Jacques Marseille et le regretté Daniel Lefeuvre* ont mis en relief le poids nécessairement grandissant de l’aide de la France à l’Algérie et son coût depuis les années 30 au moins. Pour certains, cette assistance confinait à l’assistanat et ne pouvait se prolonger. La découverte de pétrole saharien pouvait-elle changer la donne ? Pouvait-elle sauver l’Algérie française ? D’aucuns l’affirment aujourd’hui.
Mais la France avait un plan alternatif au pétrole. Le choix du nucléaire, choix antérieur à 1958, condamnait à mort la société européenne d’Algérie. Son bilan : écoles, médecine, architecture, mines, barrages, émergence d’une classe moyenne musulmane, était loin d’être négligeable et n’a aucun rapport avec la caricature grossière qu’en font aujourd’hui les anticolonialistes.
Ceci explique l’attachement considérable des Pieds-Noirs et de très nombreux arabo-berbères à la France, mais certains, à Paris, avaient décidé d’en finir, quel que soit le coût humain. Il fut énorme. Le problème fut tranché en 1962.Il n’est pas certain qu’il ait été résolu.

*Terme probablement venu du Maroc et popularisé en Algérie vers 1957 par le livre de Georges Damitio : Les Pieds-Noirs. Ed. Albin Michel 1957.
*Comme par exemple par Yves Courrière dans sa série sur la Guerre d’Algérie. Ed Fayard 1969.
*La colonisation est au sens propre l’exploitation d’une terre par des agriculteurs. Tel est le sens de colons. Désigner sous ce terme tout habitant européen d’une colonie est un abus de langage malheureusement et dangereusement avalisé par les dictionnaires.
*Loi de naturalisation de 1889.
*Guy Pervillé Pour un histoire de la Guerre d’Algérie. Ed. Picard 2002, p.31.
*J.Verdès-Leroux L’Algérie et la France.Ed.
R.Laffont 2009.p.214
*D.Lefeuvre Pour en finir avec la repentance coloniale. Ed. Flammarion.2006

Le pataouète, dictionnaire de la langue populaire d’Algérie et d’Afrique du Nord

Transportons-nous, pour commencer, dans le passé, et sur l’autre rive de la Méditerranée, dans le chatoiement exubérant du soleil et de la mer. Il y a un demi-siècle, vivait encore en Algérie un peuple européen nombreux, tenace, remuant qui ignorait qu’un cataclysme politique allait le terrasser et le déraciner à jamais. Un million d’hommes 1 originaires des contrées voisines : de France, d’Italie, d’Espagne, de Malte coexistait avec neuf millions d’Arabo-Berbères. Cette coexistence a pris fin, à l’été de 1962, dans les horribles convulsions d’un drame sur lequel nous ne reviendrons pas.

Car, le but de cet ouvrage est finalement assez modeste : il s’agit de faire connaître ce qui fut le langage de ces Européens du Maghreb, de ceux d’Algérie en particulier. Dialecte plus que langue d’ailleurs, et, plus fréquemment encore simple parler ou phrasé local, cet idiome a fait naître néanmoins une abondante littérature régionale. De grands écrivains pieds-noirs comme Albert Camus ou Emmanuel Roblès ne dédaignaient pas de s’y intéresser ; en témoignent différents écrits et enregistrements. La bibliographie contenue dans les pages suivantes rend compte, et abondamment, de tout cela.

Cette langue, comme le lecteur s’en apercevra très vite, est amusante, truculente, pittoresque. Pittoresque car elle est un amalgame de français, d’italien, d’espagnol, de catalan, de maltais et, bien entendu, d’arabe. L’agrégat de tous ces langages variés avait engendré un mode d’expression très spécifique, dactylologique autant que logique. Ce phénomène linguistique curieux fut peu étudié, si l’on excepte les remarquables travaux de Lanly, célèbre spécialiste qui vécut longtemps en Algérie et au Maroc.

Mais cet ouvrage a également pour objectif de mieux faire connaître le peuple qui portait, utilisait et faisait vivre cette langue originale. Ce peuple aujourd’hui presque disparu, était un alliage typique de tout le substrat humain que la Méditerranée avait charrié au fil de sa prodigieuse évolution.

Ce peuple plutôt pauvre, ô combien malmené par l’Histoire, a subi de surcroît un bien injuste discrédit, souvent entretenu par les responsables politico-médiatiques qui exercent sur la France actuelle leur triste hégémonie. Aucune minorité n’a été autant vilipendée, calomniée, salie que la minorité pied-noire. Accusée, jusqu’à ce jour, de tous les maux : racisme, exploitation, autoritarisme, elle a dû, de surcroît, dans les années récentes, observer la montée en puissance de toutes sortes « d’historiens » et « d’experts » du Maghreb, qui lui ont expliqué quel système horrible, digne des poubelles de l’Histoire, fut la colonisation. La classe politique française, droite et gauche confondues, a adopté cette idéologie, cet anticolonialisme d’Etat, qu’un ex-président de la République alla, en son temps, colporter lui-même en Algérie, à l’université de Mentouri. �? tempora ! �? mores !
Ce peuple français d’Algérie, Pieds-Noirs et Harkis constitue aujourd’hui une communauté vieillissante, mal défendue, rassemblant des gens qui, conformément à leurs traditions, disent inflexiblement non à toutes ces remises en cause, à toutes ces révisions. Et à juste raison, car l’Histoire , un jour, retrouvera ses droits. La calomnie et le mépris n’auront qu’un temps.
Nous aimerions ici y contribuer, à notre manière, et, sans politiser la chose. Car ce peuple français d’Algérie reste méconnu et injustement décrié. Ces hommes et ces femmes qui sont présentés comme des profiteurs, des privilégiés ayant exercé une cruelle suprématie sont, en réalité, tout autres. Ils sont humbles et bienveillants comme les décrivit Camus. Ils sont doux, toujours prêts à aider le prochain, généreux, altruistes. Ils sont proches de la nature, amoureux de la mer et du soleil auxquels les lie un pacte séculaire. Ils sont bons vivants, serviables, drôles car l’humour est peut-être leur trait le plus distinctif. Ils sont portés par un besoin indéracinable de rire et de jouer. Le courage ne leur manque pas ce dont témoignent largement les cimetières militaires.
Ils ont aussi leurs défauts. La douceur ne les empêche pas d’être portés à l’exagération. Ils sont capables de terribles fureurs, de celles qu’engendrent la souffrance et la colère.
Alors en rédigeant ce dictionnaire, nous avons voulu dire tout cela : montrer ce peuple tel qu’il était quotidiennement, à travers ses blagues, sa gouaille, ses indignations, sa gentillesse. Nous aurons ainsi, peut être, réussi à le réhabiliter peu ou prou �?? mais ce sera alors sans l’avoir vraiment recherché �?? car, au fond, il n’a pas besoin de l’être.
A travers les pages de ce livre, le lecteur retrouvera la nonchalance, la joie de vivre, les railleries, le goût de la liberté et de la création, l’amour du ciel et de la terre, de la splendeur du monde et des êtres, la religiosité même de cette population particulière, désormais en voie de disparition.

Ce livre eut à l’origine quatre auteurs. Nous ne sommes plus que deux aujourd’hui. Je repense en cette minute à nos deux compagnons, Charles-André Massa et Yves Pleven qui ont déjà rejoint l’autre monde. Ils étaient des amis infiniment bons, dévoués et modestes, très représentatifs, à leur façon, de ces Français d’Outre-Mer que la France d’aujourd’hui veut oublier, quand elle leur doit tant, dont, pour une bonne part, sa liberté retrouvée à l’issue de la guerre mondiale.
Alors, puisque nous voici condamnés en ce monde à un perpétuel exil, puisqu’il ne nous reste plus que la mémoire, chérissons-la. Avant de goûter à l’éternité, retrouvons la douceur d’un passé qui pour nous, gens de là-bas, aura toujours la saveur de la mer, l’éclat cru, éblouissant et brutal de la lumière, les parfums subtils et piquants de l’aurore.

Face au calme des Dieux, souvenons- nous de notre terre natale et bien-aimée. Ecoutons encore une fois les éclats de voix et les rires, explorons la magie du temps retrouvé, les villes blanches, les fontaines chantantes aux jets délicats et incertains, la végétation lourde et sans règles, le bouquet entêtant des fleurs, notre univers désinvolte, inimitable et brisé…

Voir ici.

Le livre blanc de l’armée française en Algérie

Quarante ans après la fin de la guerre d’Algérie, l’armée française est aujourd’hui mise en accusation. Lancée par le parti communiste, soutenue par les anciens porteurs de valises, les professionnels de la repentance et leurs relais, une campagne de presse d’une violence inouïe vise à mettre au pilori ceux qui ont dû, dans des circonstances dramatiques, assumer la responsabilité du rétablissement de l’ordre face au terrorisme.

A cette nouvelle offensive contre l’honneur de l’armée française, il n’est qu’une réponse, celle de la Vérité. C’est elle qu’ont cherché à retracer, dans sa complexité, les historiens, les journalistes et les témoins de l’époque qui se sont associés, à l’initiative d’un groupe d’officiers de réserve, pour réaliser ce  » Livre Blanc de l’armée française en Algérie « . Il ne masque rien des cruautés de l’époque, et des nécessités d’une guerre contre un ennemi sans visage. Il s’est efforcé de s’en tenir aux faits, en les éclairant par les circonstances, dans le contexte politique et militaire créé par la guerre révolutionnaire conduite par le FLN. En le lisant, on en revivra les principales étapes, on se remémorera quelques vérités occultées (sur les crimes de l’ennemi, les épurations à l’intérieur du FLN, ou l’affreux massacre des harkis après l’indépendance de l’Algérie), on mesurera l’ampleur des cas de conscience qu’eurent à affronter soldats et officiers. On comprendra surtout que l’armée française n’a en lien à rougir de la façon dont elle mena une guerre qu’elle n’avait ni voulue ni choisie et où elle donna, dans le sang et les larmes, le meilleur d’elle-même. Ce livre voudrait donner à tous ceux qui ont été blessés par l’injustice des calomnies répandues sur elle un instrument de combat. Il s’adresse aussi aux nouvelles générations. Pour qu’il ne soit pas dit que la désinformation a eu le dernier mot.

7 février 2012

Un journaliste de Libération a récemment expliqué que tous les Pieds-Noirs n’avaient pas quitté l’Algérie en 1962, (ce qui est vrai) et que ceux qui étaient restés (200.000 d’après lui, ce qui est inexact) n’avaient connu ni la valise ni le cercueil, ce qui est faux.
Voici un texte du Figaro de 1964 qui montre quelle était, REELLEMENT la situation des Français restés en Algérie y compris pour les plus « libéraux » comme Blachette.

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Des chiffres et des lettres

A différentes reprises, des discussions voire des contestations sévères ont pu se produire dans la communauté des français d’Algérie au sujet du chiffre de nos compatriotes enlevés après « le cessez-le-feu » du 19 mars 1962 ou de celui de nos compatriotes harkis massacrés par le F.L.N. le problème des harkis sera abordé ultérieurement dans une autre étude. Je ne reprendrai pas ici les nombres contestables qui ont circulé et circulent encore. Je veux simplement indiquer ceux qui me paraissent les plus crédibles et pourquoi.
Ma recherche a commencé il y a une trentaine d’années. J’ai consulté les archives de la Croix-Rouge, celles du Service Historique de la Défense et celles du Quai d’Orsay ainsi que différents fichiers privés. Depuis 1985, je me tiens aux côtés de familles et d’associations de disparus pour les aider, dans la mesure de mes moyens, à faire valoir leurs droits et faire connaître à une opinion publique française indifférente ou hostile la réalité de ce qui s’est passé.
Sans polémiquer avec quiconque, sans ajouter aux divisions et dans le simple but de rechercher la vérité, je dirai ici ma position sur ce problème complexe. Ceci fera l’objet de plusieurs contributions et études successives. Véritas liberabit vos
Y A-T-IL EU 25 000 EUROPEENS ENLEVES APRES « LE CESSEZ-LE-FEU» du 19 MARS 1962 ?

En matière de chiffres, il faut faire une distinction entre les statistiques basées sur des recherches ou des décomptes plus ou moins officiels et les évaluations. Ces dernières sont parfois rendues nécessaires par l’absence d’enquêtes ou de recensement précis. Tel est le cas pour le massacre des harkis ; nous traiterons ce problème ultérieurement.
En ce qui concerne nos compatriotes disparus, il existe des statistiques et des décomptes émanant des services de l’Armée et des services diplomatiques. La Croix-Rouge a également traité un certain nombre de dossiers, mais de manière limitée et dans un but précis. Enfin, des associations comme l’ADDFA, Association de Défense des Droits des Français d’Algérie, ou l’ASFED, Association de Sauvegarde des Familles et Enfants de Disparus, ont établi des listes de disparus. Des personnes privées possèdent des listes établies en 1962 et complétées ensuite de diverses manières (et de fiabilité variable ou incertaine en l’absence de confrontation avec le fichier central des Rapatriés ; confrontation actuellement en cours, semble-t-il).
Nous allons examiner les données fournies et les difficultés qui s’attachent parfois à leur examen. Une mention particulière sera faite in fine des confusions diverses répandues sur ce point dans nos milieux.
Pendant longtemps, le chiffre « officiel » des français enlevés en Algérie (par le F.L.N) pendant la guerre d’Algérie, et plus particulièrement après le 19 mars 1962, fut de 3018. Il résultait d’une communication faite le 24 octobre 1964 par Jean de Broglie, alors Secrétaire d’Etat aux Affaires Algériennes, devant les sénateurs. Plusieurs l’avaient durement interpellé sur ce point, dont Etienne Dailly.
Ce chiffre a été modifié récemment à la suite d’enquêtes menées dans les archives du Quai d’Orsay, par une équipe de fonctionnaires de l’ANIFOM en 2004, à la demande du Haut Comité aux Rapatriés. Il a été porté à 3846 après qu’aient été retrouvés, notamment à Nantes, des fichiers divers qui n’avaient pas fait l’objet d’un recensement.
Nous avons donc une série de chiffres qui se présentent grosso modo ainsi :

3018 disparus devenus ensuite 3 846 après vérification
4 635 noms dans un fichier détenu à titre privé par une famille de disparus.

+ 2000 personnes enlevées recensées, selon ses dires, par feu le capitaine Leclair, animateur de l’ASFED, lequel indiquait qu’à ses yeux, une recherche complète incluant les militaires enlevés et pas seulement les civils, ferait apparaître un total de quelque 5 000 enlevés.
On peut par conséquent, avancer que les listes dont on dispose et, les différents fichiers publics et privés situent le nombre des français enlevés en Algérie (principalement après le « cessez-le-feu ») dans une fourchette allant d’à peu près 4000 (3846) à 5000.
Il y a une quinzaine d’années, le chiffre de 25 000 personnes victimes d’enlèvements se mit à circuler dans le milieu des « Rapatriés » d’Algérie. Ce chiffre, était de 5 à 8 fois plus élevé que ceux que l’on connaissait jusqu’alors. Rapporté à une population d’environ 1 000 000 de pieds-noirs, il équivalait à 2,5% de l’ensemble. Et même plus, si l’on considère qu’au 19 mars 1962, il n’y avait plus en Algérie que 850 000 pieds-noirs.
Rapporté par comparaison à une population de la France métropolitaine d’environ 50 millions d’habitants en 1962, il eût été l’équivalent d’un million 250 000 personnes enlevées, soit une proportion voisine des pertes de la Première Guerre Mondiale.
Un tel chiffre attirait l’attention et aurait dû appeler au minimum quelques justifications. Il apparut rapidement qu’il avait été fourni par le Ministère des Rapatriés alors dirigé par André Santini, en réponse au questionnaire d’une Association.
La provenance de cette réponse incita certains à penser que le Ministère « savait de quoi il parlait » jamais aucune justification ne fut pourtant fournie à l’appui de ce chiffre extraordinaire-ment élevé. Différents commentateurs le reprirent sans la moindre contestation, tandis que d’autres affichaient un scepticisme légitime.
Ce chiffre reposait-il sur des données fiables ? Reposait-il au contraire sur la probable erreur d’un scribouillard du Ministère peu au fait du problème ? Une démarche simple s’imposait : demander au Ministre André Santini de confirmer ce chiffre donné par le collaborateur d’un de ses services. C’est ce que nous fîmes par une lettre du 8 octobre 1994. Nous demandâmes simplement au Ministre s’il confirmait le chiffre de 25 000 de nos compatriotes enlevés durant le conflit, principalement après le 19 mars 1962.
Le Ministre ne le confirma aucunement. Il reprit, pour l’essentiel, les chiffres donnés au Sénat en 1964 par Jean de Broglie. C’est ce que montre sa lettre ci-après :[attachment=39:lettre1p.jpg]

La cause paraissait donc entendue. A ceci près que, quelques années plus tard, André Santini, en personne cette fois, et non plus un de ses sous-fifres, relança la confusion Parlant de nouveau des pieds-noirs enlevés en Algérie dans un article portant sa signature, (quoique sans doute rédigé par un de ses porte-plumes, compte tenu des m�?urs parlementaires), paru dans le Figaro du 10 juin 2000, il reprenait le fameux chiffre de 25 000 personnes enlevées. Ce faisant, il semblait conforter ce nombre et la position de ceux qui l’utilisaient. Monsieur Santini ne se souciait guère en l’occurrence de vérité historique ou d’exactitude comptable. Son but comme celui de la plupart des politiciens était de flatter la clientèle électorale en faisant mine de souscrire à ses revendications. Puisque d’aucuns en tenaient pour 25 000, va pour 25 000. D’ailleurs, n’y avait-il pas un autre responsable d’association qui affirmait quant à lui, qu’il y avait eu 50 000 enlèvements ?
Quand se tient la folle enchère, il n’y a plus lieu de s’arrêter.
Pour notre part, il ne nous restait plus qu’à redemander à l’ancien Ministre de s’expliquer.
Comme il ne répondit pas à la première lettre, je lui en adressai une seconde, rédigée en ces termes :
[attachment=40:lettre2p.jpg]
A cette lettre, l’intéressé répondit dans les termes flous et embarrassés ci-après :
[attachment=41:lettre3p.jpg]
Conclusion générale :
Aucun historien digne de ce nom ne pourrait prendre au sérieux, les informations pour le moins erratiques transmises par l’ex-ministre. Il a beau avoir été à la tête du Ministère des Rapatriés, sa contribution à l’histoire des dernières phases de la Guerre d’Algérie est sans valeur.
De toute manière, les archives sur ce point dépendent pour l’essentiel du Ministère de la Défense et du Ministère des Affaires Etrangères. C’est là que des recherches ont été faites. Elles ont permis de mieux connaître et d’affiner le chiffre des enlèvements. D’autres recherches continuent.
Des investigations menées dans le fichier central des Rapatriés permettront en particulier, de mieux connaître le nombre des personnes libérées et des personnes retrouvées. Jusque là, le maniement de chiffres inconsidérés, relèvera de la plus maladroite des propagandes.